Des secteurs indispensables sous financés
Les commentaires sur la structure du budget laissent poindre des inquiétudes sur des secteurs prioritaires qui n’auraient pas été pris en compte…
La recrudescence des maladies des animaux d’élevage sous forme d’épidémies cause des pertes énormes aux ménages. Cependant, le ministère en charge de l’élevage consacre un budget relativement faible à la surveillance épidémiologique des maladies des animaux et l’alerte précoce. En mai 2022, le Burundi a subi des revers dans le domaine de l’élevage. Sur l’ensemble du territoire, les bovins et les ovins ont été attaqués par la fièvre de la vallée du Rift. Les activités d’abattage et de commerce de la viande ont été interdits, privant ainsi les ménages de générer des revenus via l’élevage du bétail. D’où l’intérêt de revoir à la hausse les 30 millions de FBu réservés à la surveillance épidémiologique.
Sur le plan social, les cas de violences faites aux femmes sont en nette augmentation. Des cas de féminicides ont été signalés dans certaines localités du pays. Le pays devrait investir davantage dans la prise en charge holistique des victimes de ces violences. Pourtant, le ministère en charge du genre ne consacre que 19 millions de FBu au fonctionnement des structures spécialisées dans la lutte contre les violences faites aux femmes.
La non électrifications des écoles et des structures sanitaires entravent le développement économique du pays. Entre 2021 et 2023, seulement 40 écoles à régime d’internat ont bénéficié du projet d’électrification, précise Steve Niyongabo, directeur des finances et du patrimoine au sein du ministère de l’Education Nationale et de la Recherche Scientifique. Ce cadre précise qu’il existe encore un grand budget pour étendre ce projet dans toutes les écoles du pays. L’électrification des centres de santé et des collèges communaux par un système solaire photovoltaïque ainsi que la réhabilitation des systèmes déjà installés figurent dans le budget de l’Etat. Ces travaux devraient coûter 250 millions de FBu.
« Les secteurs primaires devraient être bien financés »
Les montants alloués aux différents projets devraient tenir compte de la valeur du secteur auquel ils appartiennent. « Le secteur primaire vient en avant parce qu’il est indispensable pour booster l’économie du pays », fait savoir Landry Manishimwe, économiste.
Selon cet économiste, les faibles sommes données au projet de lutte contre les violences faites aux femmes, devraient être augmentés parce que c’est un élément qui handicape le développement des familles et par conséquent de tout le pays.

Le budget programme, résultat d’une meilleure planification
Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome considère un vrai budget programme comme une bonne thérapie : « Normalement, le budget programme prévoit d’abord la planification des projets et fixe les montants à y allouer après ». L’économiste Landry Manishimwe, lui, tranche : « De toutes les façons, les secteurs primaires devraient être bien financés ».
Et de poursuivre : « Il ne faut pas attribuer de l’argent au projet sans en évaluer en premier lieu l’importance pour le pays ». Il conclut en voyant de la lumière au bout du tunnel : « Espérons qu’avec un nouveau système de gestion budgétaire basé sur l’évaluation trimestrielle et le budget programme qui est en train d’être initié, peut-être on aura une bonne option qui pourra même permettre un suivi-évaluation continuel ».
Financement d’infrastructures hors budget : un détournement déguisé
Pour l’économiste André Nikwigize, la population burundaise est témoin de ce phénomène étrange de bâtiments publics qui sont construits en dehors des procédures budgétaires nationales : « C’est le cas notamment du bâtiment de la Présidence actuellement en construction, des stades que ce soit au niveau national ou provincial, des sièges des administrations provinciales et communales, des salles de spectacles, etc. »

Ces infrastructures sont classées dans la catégorie des bâtiments publics, et les sources de financement de ces infrastructures ne sont pas connues et la construction de ces bâtiments n’est préalablement pas autorisée par l’Assemblée Nationale, la seule institution habilitée à approuver les dépenses publiques, dénonce-t-il.
Concernant leurs financements, indique l’économiste, tantôt ce sont des contributions volontaires des hommes d’affaires en dehors des paiements réguliers des taxes et impôts. Ce qui est perçu comme un moyen de blanchiment d’argent gagné indûment, tantôt ce sont les communes qui prélèvent une partie de leurs sources communales pour financer l’une ou l’autre infrastructure, tantôt ce sont les populations qui sont mises à contribution en dehors des taxes et cotisations qu’elles paient régulièrement et tantôt ce sont les mêmes populations qui contribuent par leurs forces de travail à travers les travaux communautaires.
Comme conséquence évidemment, fait remarquer M. Nikwigize, il se passe un tas de choses dans la construction de ces infrastructures, notamment des détournements et la mauvaise gestion de ces ressources sans aucun contrôle.
Un principe sacro-saint violé
Pis encore, constate-t-il, le chef de l’Etat se plaint souvent des retards dans la construction de telle infrastructure ou telle autre par rapport au calendrier arrêté comme s’il n’existait pas des mécanismes nationaux de suivi de ces constructions. Ce qui confirme encore une fois que ces constructions sont en dehors des procédures classiques de mise en œuvre des budgets nationaux.
Et d’affirmer qu’il s’agit d’une pratique contraire au principe de transparence budgétaire qui exige au gouvernement de soumettre toute dépense budgétaire à l’approbation préalable de l’Assemblée Nationale qui en évalue la pertinence et l’impact : « Cette pratique est également contraire au dispositif du programme de facilité élargie de crédit que le gouvernement vient de conclure avec le fonds monétaire international. »
Ceprogramme de réforme budgétaire importante et de bonne gouvernance, rappelle-t-il, exige que toute dépense publique doive figurer dans le programme d’investissement public avec deux objectifs précis : la croissance économique et la réduction de la pauvreté.
Une pratique à forte conséquence
A son avis, la mise en œuvre de telles infrastructures pose trois principales questions : La première concerne leurs sources de financement. Dans le cadre de la centralisation budgétaire, toutes les ressources budgétaires doivent passer par le trésor public qui les affecte vers les dépenses publiques et toute autre affectation constitue un détournement ou un blanchiment d’argent du contribuable.
La deuxième question est relative au financement du fonctionnement de ces infrastructures aussitôt leur construction terminée : « Qui financera et sur quels budgets les dépenses de personnel, les dépenses d’équipement, les dépenses courantes, l’entretien annuel, etc ? »
La troisième question concerne la position de ces infrastructures par rapport au programme de facilité élargie de crédit que le gouvernement du Burundi a signé avec le fonds monétaire international. « Le gouvernement du Burundi ne risque-t-il pas d’être en dehors du programme, puisque, selon le programme, durant les 40 mois du programme, toute dépense budgétaire devra nécessairement passer par le programme d’investissement public », se demande l’économiste, avant de faire remarquer qu’il est évident que la construction de ces infrastructures aura un impact sur la balance de paiement.
Comme solution, propose André Nikwigize, toutes ces dépenses, toutes ces constructions doivent être intégrées dans le programme d’investissement public, y compris les ressources y relatives.
Une ligne est réservée aux imprévus comme explication
Selon Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome, il est interdit de faire une dépense sans la faire transiter dans le budget général de l’Etat et la faire approuver par le Parlement : « En principe, si on avait un parlement qui travaille, le gouvernement devrait s’expliquer parce que tous les vols se font à ce niveau-là. » Et de prévenir : « Si réellement on va exécuter la vision 2040 -2060 avec ce genre de gestion, on ne va arriver nulle part. »
Contactée, Larissa Dushime, porte-parole du ministère en charge des Finances explique que la loi portant fixation du Budget Général de l’Etat autorise des réaménagements internes selon le degré d’urgence survenu au cours de l’exercice budgétaire. Elle a notifié qu’à chaque exercice, une ligne budgétaire est réservée aux imprévus.
Tous les pays qui ont avancé, de Singapour à l’Île Maurice en passant par la Corée du Sud, ils respectent les principes budgétaires de l’unicité, de sincérité, de transparence budgétaire et de gouvernance budgétaire : « Ces principes doivent être respectés par tout mandataire public et tout cadre de l’Etat, mais chez nous chacun peut se réveiller et gérer comme il l’entend. » Le pire, conclut le président de l’Olucome, c’est qu’au Burundi, ceux qui dilapident les deniers publics sont ceux-là qui commandent et qui ne sont jamais inquiétés : « Le chemin à parcourir est encore long. »




