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Littérature

« Le Chant des rives » : la naissance d’une nouvelle voix de la littérature burundaise

Le vendredi 24 juillet 2026, le Martha Hotel de Bujumbura a accueilli la présentation officielle du Chant des rives, premier roman de B. Claude Ntahuga. Une soirée de lectures, de critiques et de témoignages, devant une salle où se mêlaient proches, amis et figures de la scène culturelle et associative burundaise. Le livre y a été moins célébré que lu — et discuté.

C’est Justine Bitagoye, présentatrice et journaliste à la Radio-Télévision nationale du Burundi, qui a ouvert la soirée. Elle a présenté l’auteur, situé l’œuvre et posé le cadre d’une rencontre qui n’entendait pas se limiter aux compliments d’usage.

Puis, deux extraits ont été lus — par Floriane Nkurunziza et Hugues Hicintuka, et non par l’auteur lui-même, qui avait tenu à ce que la première voix entendue de son livre ne soit pas la sienne. Le premier passage, tiré du prologue, se déroule dans une cour de Bwiza en décembre 1994, lors d’une veillée funèbre : un ami d’enfance se retourne contre le narrateur et lui assigne, pour la première fois, une identité qu’il n’avait jamais choisie. Le second suit la piste rouge de Ngozi en 1993, lorsqu’un chauffeur nommé Kassim cache l’adolescent sous les sièges de sa camionnette pour lui sauver la vie.

Deux scènes, à un an d’écart, dans le même pays : l’une où l’on désigne, l’autre où l’on protège. La salle a écouté dans un silence complet.

« Ce n’est pas un livre d’histoire »

Prenant la parole, B. Claude Ntahuga a d’abord remercié l’assistance, saluant la présence de ses proches et de personnalités venues en nombre, parmi lesquelles Eugène Nindorera et Léonce Ngabo.

Puis, il a apporté une précision qu’il devait répéter plusieurs fois au cours de la soirée : Le Chant des rives n’est pas un livre d’histoire. C’est le témoignage intime d’un vécu, avec ses lacunes et ses partis pris, offert à la discussion de ceux qui étaient là. L’auteur ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la neutralité et refuse la posture de celui qui viendrait dire au Burundi ce qu’a été le Burundi.

Jean-Marie Ngendahayo : le message vidéo

Empêché, l’ancien ministre des Affaires étrangères, écrivain et intellectuel Jean-Marie Ngendahayo avait enregistré un message vidéo. Sa lecture, longue et argumentée, a profondément marqué l’assistance, d’autant qu’elle ne s’est pas contentée d’éloges.

Ce qu’il retient d’abord, c’est le refus de l’auto-glorification. La plupart des récits autobiographiques, note-t-il, installent leur narrateur dans le meilleur des mondes ; celui-ci fait l’inverse. Ngendahayo cite en exemple les pages consacrées à la relation de l’auteur avec sa mère, où les conflits et les failles sont dits sans détour, ainsi que celles où il expose ses propres faiblesses. Il y voit un courage rare et parle d’une œuvre de pionnier.

Il confie : « C’est un livre écrit par un jeune auteur qui parle de sa vie, de son itinéraire. Et ce que j’ai personnellement apprécié, c’est le fait qu’il ne se mette pas en valeur. » 

La critique, elle, est venue sans ménagement : des répétitions et une manière parfois classique de traiter les paysages et les atmosphères. Ngendahayo l’attribue à ce qu’est l’ouvrage, un premier roman, et pronostique une plume qui s’affûtera avec l’expérience.

Il a réservé son plus long développement à un passage qu’il a tenu à lire lui-même : celui consacré au directeur de l’école de Mukenke. L’épisode est mince en apparence : un adolescent porte un sparadrap sur le lobe de l’oreille pour dissimuler une boucle, chose interdite ; le directeur, réputé inflexible, choisit de le laisser la garder jusqu’à la guérison plutôt que de le punir. Ngendahayo y voit ce que le roman fait de mieux : rendre visibles ces figures que l’Histoire ne retient jamais et que l’on appelle ailleurs les héros non chantés.

« Un auteur nous est né, et on ne peut que lui souhaiter une excellente carrière »
confie Jean-Marie Ngendahayo avant de conclure en relevant que l’auteur a fait la promesse d’une suite, formulée en fin d’ouvrage, et en souhaitant qu’elle soit aussi belle que ce premier volume.

Jacqueline Segahungu : la question des descriptions

Journaliste, longtemps à la Voix de l’Amérique, Jacqueline Segahungu a formulé la critique la plus technique de la soirée : des descriptions trop longues et parfois superflues. Elle s’est également arrêtée sur ce qu’elle interprète comme des symboles : le restaurant Oasis et le quartier de Nyakabiga.

La réponse de l’auteur a porté sur ces deux points. Concernant les descriptions, le livre ne s’adresse pas uniquement à des Burundais qui connaissent le Burundi. Il doit permettre à un lecteur qui n’y a jamais mis les pieds de voyager, de voir, de sentir les odeurs et les ambiances du pays. Quant aux symboles, il n’y en a pas. Ces lieux ont existé ou existent encore, et rien n’a été inventé.

Nestor Nkurunziza : la grande Histoire par l’histoire intime

« La peur engendre la rage, la rage engendre la mort, et la mort nourrit à son tour la peur, »
vers cité par Nestor Nkurunziza

Ancien journaliste de la RTNB et expert à La Benevolencija, Nestor Nkurunziza a déplacé la discussion vers l’usage social du récit. La force du livre, selon lui, tient à sa capacité de raconter la grande Histoire à travers une histoire intime. Les lecteurs de sa génération y retrouveront des souvenirs familiers, mais la vraie question est celle de ce que le livre peut apporter à ceux qui n’ont pas connu cette époque.

Sa réponse tient à un mécanisme : quand la pauvreté, la peur ou la frustration s’installent, les sociétés cherchent presque toujours un bouc émissaire et finissent par croire que tous leurs malheurs viennent de l’autre. De là naissent la méfiance, la haine, parfois la violence. Le roman montre avec justesse comment ces peurs se transmettent d’une génération à l’autre : certaines familles racontent leur histoire à leurs enfants, d’autres leur transmettent surtout leurs blessures.

« La peur engendre la rage, la rage engendre la mort, et la mort nourrit à son tour la peur, »
vers cité par Nestor Nkurunziza avant d’insister sur un point que l’auteur avait lui-même posé : ce livre ne prétend pas écrire l’histoire du Burundi. C’est précisément ce qui le rend utile, à l’heure où l’histoire récente du pays demeure largement absente de l’enseignement et où beaucoup de jeunes ignorent ce qui s’est réellement passé entre Burundais. Le roman apporte une autre forme de vérité, celle du facteur humain : les statistiques expliquent un conflit, les récits de vie en font comprendre la souffrance.

Il a enfin salué la place accordée à ces hommes et ces femmes ordinaires qui, dans les périodes les plus sombres, ont choisi d’aider, de protéger ou simplement de rester humains — ces héros silencieux qui n’entrent jamais dans les livres d’histoire.

Léonce Ngabo : « Une autobiographie n’est pas une thèse »

« Les historiens racontent les événements ; les autobiographies racontent les êtres humains. »
— Léonce Ngabo

Le réalisateur Léonce Ngabo a pris la parole depuis la salle pour prendre en partie le contre-pied des critiques formulées. Une autobiographie, a-t-il rappelé, n’est ni une thèse universitaire ni un travail académique : c’est la vie d’une personne, son regard, ses émotions, sa vérité, et c’est précisément ce qui en fait la valeur.

« Les historiens racontent les événements ; les autobiographies racontent les êtres humains. »
— Léonce Ngabo

Il a donné un exemple concret : les quartiers de Kamenge ou de Bwiza ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient il y a quarante ou cinquante ans. Si personne n’écrit cette mémoire, les générations futures ne pourront pas imaginer ce qu’était cette société. D’où sa défense de la liberté de chaque auteur de raconter son propre parcours : plusieurs personnes ayant vécu le même événement n’en feront jamais le même récit, et c’est en multipliant les témoignages que la complexité d’une société devient lisible.

Il a profité de l’occasion pour annoncer le lancement prochain d’une fondation consacrée à la valorisation des arts et de la culture (cinéma, musique, théâtre et livre), assortie d’une semaine dédiée à la diaspora, qui mettra à l’honneur les œuvres d’artistes et d’écrivains burundais.

Eugène Nindorera : le témoin plutôt que le critique

Ancien ministre des Droits de la personne humaine, fondateur de la Ligue Iteka et ancien fonctionnaire des Nations unies, Eugène Nindorera a choisi une autre voie. Ayant acquis le livre le jour même, il s’est déclaré dans l’incapacité d’en proposer une analyse et a préféré parler de l’homme derrière l’auteur, qu’il a connu à la Ligue Iteka.

« Ce qui m’a toujours marqué chez Claude, c’est son ouverture aux autres et son humanité. Je ne me suis jamais demandé de quel groupe il venait, parce que lui-même ne cherchait jamais à savoir à quel groupe appartenaient les autres. »
— Eugène Nindorera

De cette manière d’être découle, selon lui, la démarche du Chant des rives. Raconter son histoire est déjà une contribution à la mémoire collective, et il n’est pas nécessaire d’être historien pour transmettre ce que l’on a vécu.

« Nous n’avons pas toujours besoin de grandes commissions pour commencer ce dialogue. Les récits de vie sont déjà une manière de se comprendre et de se rapprocher. »
— Eugène Nindorera

Il a enfin salué l’émergence d’une génération qui refuse les logiques de division héritées du passé et appelé à l’encourager à écrire et à témoigner.

Ce que la soirée a montré

Le pari de la soirée était risqué : présenter à Bujumbura, devant des témoins directs, un récit personnel des années 1990. Il tenait à une condition, énoncée par l’auteur lui-même : si le récit d’un lecteur ne ressemble pas au sien, cela ne signifie pas que l’un des deux ment, mais qu’ils étaient dans deux cours différentes, le même jour, à la même heure.

C’est exactement ce qui s’est produit. Un critique a relevé des défauts de premier roman, une journaliste a contesté la longueur des descriptions, un cinéaste a défendu le droit de l’auteur à sa propre vérité, un ancien ministre a rappelé qu’aucune commission n’est nécessaire pour que des Burundais se racontent. Le livre n’a pas été consacré : il a été mis en discussion. C’était précisément ce qui était recherché.

Le Chant des rives, B. Claude Ntahuga, MOFTAL Éditions, 328 pages. Édition néerlandaise simultanée : De zang van de oevers, traduction de Griet Margareta Lemmen. ISBN 978-2-9604065-2-8. Prix : 150 000 BIF au Burundi et 25 € en Europe. En vente à Bujumbura à la Galerie Alexander (chez Dada) et sur ntahuga.com.

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