Attribuer la faute d’un individu à toute une communauté peut sembler anodin. Pourtant, cette généralisation nourrit les préjugés, alimente les discours de haine et fragilise le vivre-ensemble. Témoignages de personnes stigmatisées et analyses d’experts sur un phénomène qui mine silencieusement la cohésion sociale.
A l’approche des élections, dans un Burundi encore marqué par les séquelles des conflits passés, les initiatives visant à renforcer la cohésion sociale se multiplient. Mais bâtir une société apaisée suppose aussi de comprendre les mécanismes qui alimentent les divisions. Parmi eux figure la globalisation, cette tendance à attribuer à tout un groupe les actes ou les comportements d’un seul individu. Derrière ce raccourci se cachent des blessures profondes, des stéréotypes persistants et des risques réels pour le vivre-ensemble.
M. Nibigira* habitant de la colline Muyebe en commune Mwaro témoigne : « Imagine ce que j’ai ressenti lorsque ma belle-mère a demandé à sa fille de ne pas m’épouser simplement parce que je suis du clan des Bahima. Elle disait que les Bahima avaient la réputation d’être des malfaiteurs, des porte-malheur, et que même une plaie ouverte ne guérirait jamais si l’un de nous la touchait. »
Le souvenir reste douloureux pour M. Nibigira. Pour lui, rien ne justifie qu’une faute commise par un individu soit imputée à toute une communauté. « Si un Muhima a commis un délit, cela ne signifie pas que tous les Bahima sont coupables. Chacun doit répondre de ses propres actes. Il faut éviter de transmettre cette haine de génération en génération », insiste-t-il.
Même constat pour Nyandwi Eugénie, rencontrée sur la colline Muyebe. « Les gens ont fini par considérer que tous ceux qui viennent de Mwaro sont cupides, matérialistes ou avides d’argent. Les mêmes préjugés visent aussi les pentecôtistes de cette région, présentés comme avares. Et ces généralisations commencent à toucher toutes les régions du Burundi. »
Elle poursuit avec regret : « C’est blessant d’entendre cela alors qu’on sait très bien que nous ne sommes pas tous pareils. S’il y a une personne qui s’est mal comportée, cela ne veut pas dire que tous les autres lui ressemblent. Ceux qui fréquentent d’autres Églises ne sont pas non plus des saints. »
Des stéréotypes qui blessent durablement
Le chanteur Ciza Sylvestre habitant de la commune Kirundo dit lui aussi avoir été victime de ces généralisations : « Dans les années 1990, alors que j’interprétais ma chanson Sangwe Rukundo à Kirundo, un spectateur m’a tellement apprécié qu’il m’a demandé de la reprendre plusieurs fois avant de m’offrir une importante somme d’argent. De retour à la maison, fier de cette réussite, un voisin a pourtant affirmé que je n’aurais jamais pu aussi bien chanter sans avoir consommé des stupéfiants. Il a même tenté de convaincre ma femme que tous les chanteurs avaient forcément une maîtresse lorsqu’ils partaient en tournée. Heureusement, elle ne s’est pas laissée influencer. »
Selon lui, ces préjugés affectent profondément les artistes. « Nous sommes éduqués, polis, comme tout le monde. Ce genre de propos fait énormément souffrir et peut même freiner l’évolution d’un artiste. »

Pour l’abbé Dieudonné Niyibizi, expert en communication non violente, le cerveau humain a naturellement tendance à simplifier la réalité. « Mais lorsque l’on attribue à toute une communauté les actes d’une seule personne, on tombe facilement dans l’erreur. »
Selon lui, une personne blessée peut finir par associer sa souffrance non seulement à son agresseur, mais aussi à son groupe d’appartenance, qu’il soit religieux, politique ou communautaire. « Cette frustration peut alimenter la violence, surtout lorsque ces généralisations sont relayées par des leaders. Il est essentiel d’accepter les différences, de laisser chacun exprimer son opinion sans être étiqueté, d’apprendre à pardonner et de construire une réconciliation sincère. »
La recherche de boucs émissaires

Le socio-anthropologue Alexandre Shemezimana estime que plusieurs facteurs expliquent cette tendance à la globalisation. « Certaines personnes cherchent à valoriser leur propre communauté en dénigrant les autres. Elles leur attribuent des caractéristiques négatives afin de se sentir supérieures ou de trouver un bouc émissaire, particulièrement en période de conflit. »
Selon lui, cette logique ouvre la voie à la discrimination et peut conduire à une société ségrégationniste. « Promouvoir la cohésion sociale suppose que chacun assume ses propres erreurs au lieu de faire porter la responsabilité à toute une communauté. Il faut abandonner les jugements gratuits, respecter la diversité humaine et cultiver le sentiment que, malgré nos différences, nous appartenons tous à une même humanité. »
Pour Dr Philbert Nkurunziza, historien et spécialiste des violences de masse, la globalisation trouve souvent son origine dans une mémoire incomplète ou déformée du passé.
Selon lui, cette perception peut être transmise au sein de la famille, des médias ou de l’environnement social. Une mauvaise expérience vécue avec un ou plusieurs membres d’un groupe peut également conduire à des généralisations abusives.
Il indique : « Les conséquences sont la peur, le sentiment de menace, la colère et les ressentiments. En période de crise ou de tension, il devient alors facile de considérer tout un groupe comme responsable de ses difficultés. »
Il met en garde contre les effets de cette logique : « Collectiviser l’innocence ou la culpabilité dilue les responsabilités. Cela favorise des alliances nocives, entretient les peurs et désigne des victimes de substitution. La globalisation simplifie abusivement des réalités complexes tout en compliquant les choses simples. Elle nourrit la méfiance, les suspicions et finit par provoquer une crise de confiance entre les individus, les institutions et les communautés. »
Reconstruire la confiance, un individu à la fois

Pour Dr Philbert Nkurunziza, reconstruire une société passe d’abord par la guérison des personnes qui la composent.
Il recommande de sortir de la logique de la culpabilité collective, de renforcer l’esprit critique des citoyens afin qu’ils puissent se forger leurs propres opinions et comprendre qu’aucune communauté n’est homogène.
Il plaide également pour l’instauration de dialogues préventifs favorisant la tolérance, la compréhension mutuelle et le dépassement des barrières entre les groupes.
Enfin, il invite à redécouvrir les valeurs ancestrales, notamment celle de l’Ubuntu, selon laquelle l’épanouissement de chacun dépend de la relation avec les autres.
« Le moi n’a de sens qu’à travers le nous. C’est dans la reconnaissance mutuelle et la vie en communauté que chacun se construit. Cette valeur faisait autrefois partie de l’identité profonde des Burundais et demeure un puissant levier pour consolider la cohésion sociale », conclut Dr Nkurunziza.
* Nom d’emprunt.




