Un plan d’urbanisation dont l’exécution s’annonce difficile
La mise en œuvre du schéma directeur de la ville s’annonce difficile. Les experts appellent à la prudence et à l’implication de toutes les parties prenantes pour la réussite de cette politique.
Par Benjamin Kuriyo, Burundi Eco
La ville de Bujumbura connait une expansion spectaculaire dès le début des années 2000. Cependant, la croissance urbaine ne suit pas les normes urbanistiques. « Des maisons d’habitation sont installées au gré de la volonté des propriétaires sur des terrains non aménagés. Ce qui donne aux nouveaux quartiers une allure de grands labyrinthes aux allées étroites et discontinues », fait remarquer Clovis Iriho, doctorant en socio-anthropologie à l’Université du Burundi.
Cela s’ajoute aux bâtiments vétustes de l’ancienne ville et ne donne pas à la ville une bonne image, de surcroît, diminue sa durabilité dans le temps. Gaspard Kobako, ancien ministre des Travaux Publics et de l’Equipement abonde dans le même sens quand il confirme que le visage urbain doit changer : « C’est tout à fait normal. Il y a de vieilles bâtisses, des constructions qui ne répondent plus aux normes des villes modernes. De plus, la ville ne doit pas s’étendre exponentiellement. Il faut privilégier les constructions en hauteur. »
La planification avant tout
Gaspard Kobako s’interroge sur la concrétisation du nouveau plan d’urbanisation annoncé plus tôt. La planification précède l’occupation. Cela suppose la préparation des habitants des zones à urbaniser à une éventuelle expropriation. En principe, rappelle-t-il, avant de bénéficier une parcelle, le demandeur présente des plans de construction de ses projets, de ses maisons. Les services de l’urbanisme les valide et délivre une autorisation de bâtir en bonne et due forme. « D’ailleurs, il revient à l’urbanisme d’assurer le suivi des travaux pour vérifier si les plans sont exécutés à la lettre et conformément aux normes », insiste l’ex-ministre Kobako.
Pour Clovis Iriho, l’initiative du gouvernement de moderniser la ville de Bujumbura est certes une bonne chose. Bujumbura est parmi les villes qui affichent un grand rythme d’urbanisation. Les centres urbains du pays, partant des chefs-lieux des provinces jusqu’à certaines communes, se métamorphosent en des villes. Cependant, la construction des villes aujourd’hui doit répondre à un certain nombre de normes de gouvernance et de planification quitte à offrir de meilleures opportunités économiques et touristiques.
La vision d’une ville moderne implique l’élaboration d’un plan à long terme. « Changer l’image de la ville est un long processus qui ne s’achève pas du jour au lendemain. Il est nécessaire que le gouvernement établisse un cadre réglementaire dans lequel s’inscrit le cadre de la vision d’un Bujumbura moderne », suggère-t-il.
Ainsi, le gouvernement peut travailler avec les institutions financières pour permettre aux individus d’accéder facilement aux crédits d’infrastructures. Il peut aussi, le cas échéant, mettre en place un fonds destiné à accompagner les projets qui s’inscrivent dans le cadre du plan d’aménagement de la ville. « L’apport des partenaires techniques et financiers est indéniable pour la réussite de cette vision. S’inscrivant dans la même ligne que les autres politiques publiques, la modernisation de la ville de Bujumbura doit intervenir dans la résolution d’un ou de plusieurs problèmes publics dont le chômage, le sous-emploi, les transports et le changement climatique », fait remarquer le chercheur Iriho.
« Déshabiller Saint Paul pour habiller Saint Pierre »
L’une des inquiétudes soulevées par rapport à cette mesure est que le gouvernement risque de déposséder des gens de leurs parcelles acquises depuis fort longtemps. Normalement, pour exproprier un acquéreur, on doit procéder à une indemnisation juste, préalable et équitable. D’où, il faudra privilégier une libre entente entre des gens qui voudraient investir et ceux qui possèdent ces parcelles, qui les ont achetées depuis fort longtemps. « On ne se réveille pas du jour au lendemain pour sommer les occupants à quitter leurs parcelles pour les attribuer à quelqu’un d’autre », prévient Kobako.

Notre interlocuteur fait savoir que la plupart des habitants de la commune Mukaza n’ont pas dans l’entretemps, accumulé des revenus pour satisfaire au nouveau plan d’urbanisation. Il importe de signaler que ces derniers occupent ces parcelles depuis le début de l’urbanisation de la ville d’Usumbura. Donc il ne faut pas que ce soit une occasion pour le gouvernement de déposséder ces gens pour attribuer leurs parcelles à d’autres. Ce sont des pratiques qui ont été observées de par le passé où les gens qui ont acquis des moyens financiers se voient attribuer les parcelles des autres.
D’après Clovis Iriho, la clé de la réussite de cette politique se trouve dans la collaboration. Toutefois, la première étape consiste à mettre en œuvre un plan de mise en œuvre de cette politique, en incluant les différentes parties prenantes dont la population urbaine en premier lieu. « La réussite de toute politique nécessite en amont une appropriation de la part de la population. Mais, cette appropriation est basée sur l’énoncé d’une politique claire et inclusive. En effet, la modernisation de la ville de Bujumbura ne doit pas être une affaire du gouvernement seulement, mais de tous les acteurs socioéconomiques », propose M. Iriho.
Que faire pour minimiser les risques ?
Pour minimiser les risques et les retombées négatives de cette mesure, Kobako suggère qu’il y ait une bonne communication entre les personnes concernées et le gouvernement. C’est tout à fait normal qu’on puisse démolir des constructions dans des espaces qui ont été illégalement occupés. Ce qui n’est pas le cas pour les occupants des parcelles acquises honnêtement approuvées par les services de l’urbanisme. Il est hors de question de se rendre chez quelqu’un brandir un plan de construction d’un étage à 10 niveaux par exemple alors qu’il n’en a pas les moyens : « Je crois qu’il faut y aller avec douceur non pas en imposant sa voix, mais en négociant avec ces acquéreurs ».
Pour sa part, l’universitaire Iriho révèle qu’un aménagement urbain réussi doit répondre à un certain nombre d’objectifs. Il réduit notamment les inégalités et propose une répartition uniforme des équipements et des offres de logements. Au siècle présent, une ville moderne doit intégrer des normes de résilience climatique et de tourisme afin de devenir attractive et compétitive.
Une ville doit évoluer nécessairement, mais la croissance urbaine doit respecter les droits des occupants. Le problème est que depuis longtemps on laisse délibérément les gens occuper le terrain et par après on se rend compte des constructions anarchiques et on s’empresse pour les démolir, déplore Kobako.

Tirer des leçons des autres pays en développement
Le chercheur Iriho informe que beaucoup de villes africaines existent depuis la période coloniale. Même si elles étaient installées sur des points géographiquement ou économiquement stratégiques, elles étaient néanmoins précaires au niveau urbanistique. Pour cela, les grandes villes actuelles ont dû entreprendre une série de mesures pour se moderniser dès l’aube des indépendances. C’est le cas des villes du Maroc avec l’exemple plus frappant du Marrakech.
L’histoire de Marrakech a été en effet jalonnée de projets de grande envergure qui ont modifié la physionomie de la ville et contribué activement à son essor économique, son renouveau et son rayonnement. C’est aussi le cas de Gaborone au Botswana, d’Addis-Abeba en Ethiopie, de Dar es Salam en Tanzanie, pour ne citer que celles-là. Dans toutes ces villes, le but était la restructuration des quartiers précaires pour les transformer en véritable ville d’une image moderne. Cela doit donc se faire pour répondre aux besoins de la population urbaine. Les principales revendications de la population urbaine sont exprimées en termes de logement et de travail, l’aspiration aux « consommations collectives », sous forme d’équipements et d’infrastructures d’éducation et de santé.




