Un schéma directeur jeté aux oubliettes

Dans le cadre du partenariat entre la Regideso et le Comité International de la Croix Rouge (CICR), un schéma directeur d’alimentation en eau potable de la ville de Bujumbura a été réalisé en 2018. L’objectif était de doter de la Regideso d’un document de planification puis de l’aider à mobiliser les bailleurs pour le financement. D’aucuns se demandent pourquoi ce schéma directeur, qui a coûté 1,5 milliards de BIF, a été ignoré.
D’après cette étude, le réseau d’alimentation d’eau potable (AEP) de la ville de Bujumbura est constitué d’un réseau dense avec 28 réservoirs, 33 stations de pompage et près de 1000 km de conduites.
De nombreuses stations de pompage permettent de remonter l’eau, essentiellement produite à partir du lac, vers les réservoirs répartis en altitude en direction de l’est. L’usine du lac produit 92 % des ressources en eau potable de la ville, complétées par le traitement d’eau de rivières et des sources en provenance des reliefs environnants.
Le diagnostic montre que les réservoirs sont globalement en bon état. « La grande majorité des pompes fonctionnent normalement, mais certaines sont actuellement hors-service, ce qui réduit les capacités de certaines stations de pompage. Le système d’eau potable s’appuie principalement sur la ressource du lac, transférée par pompage vers les zones de distribution. »
Cette configuration rend la distribution d’eau potable très dépendante du bon fonctionnement des stations de pompage ainsi que de la ressource en électricité. « Les premiers résultats de la modélisation confirment l’état des lieux : à l’heure actuelle, le système n’est pas en capacité de délivrer l’eau potable 24h/24 à l’ensemble de la ville ».
Quid du fonctionnement du système d’AEP de la ville de Bujumbura ?
La ville de Bujumbura est alimentée par des ressources superficielles et souterraines : l’eau du lac Tanganyika, la rivière Ntahangwa, 3 sources en provenance des reliefs de l’est de la ville, 2 forages au nord-ouest de la ville (dont un seul en fonctionnement à l’époque de l’étude).
Au départ de l’usine du lac, 4 stations de pompage refoulent l’eau : le SP2b (4 000 m3) en direction de la partie nord, réservoirs R2, le SP2a et SP2d en direction de la partie centrale, réservoirs R1 et le SP2c : en direction du sud de la ville et du réservoir R10.
L’alimentation de la partie nord-ouest de la ville fonctionne de manière indépendante. L’eau est produite par les forages de Kajaga (dont un seul est à l’époque fonctionnel) puis est acheminée par la station de pompage de Kajaga vers 3 châteaux d’eau : le premier, à proximité directe des forages, les deux autres sont situés à l’entrée est de Gatumba, sur la rive droite de la rivière Ruzizi.
La production de l’usine du Lac a connu une importante progression de 2013 à 2015, passant de 80.000 à 100.000m3 /jour. Entre 2005 et 2017, les productions des autres ressources présentent des variations importantes et convergent en 2017 vers la moyenne de 2.000m3 /jour.
« L’usine de Ntahangwa reçoit et traite l’eau de la rivière du même nom. Cette eau nécessite un traitement plus important que celui appliqué à l’usine du Lac et la prise d’eau est difficile à maintenir en raison de l’érosion des berges de la rivière. Cependant, elle a l’avantage d’être une source gravitaire puisqu’elle permet de desservir directement le réservoir R1. »

Des problèmes relevés
L’étude a dressé un bilan du système existant. Concernant la production de la ressource, le problème majeur constaté pour l’usine du lac est le colmatage des filtres pendant la saison pluvieuse (liée à l’augmentation de la turbidité) qui diminue la production de l’usine. « Il est à noter qu’il n’existe qu’une seule prise d’eau à 3 km du rivage et à 25 mètres de profondeur, régulièrement obstruée par la présence d’éléments en matière plastique. »
Selon cette étude, la station de traitement de Ntahangwa ne fonctionne pas à 100 % de sa capacité à cette époque. « Un des réservoirs d’eau traitée est hors-service et la station est tributaire des variations de turbidité de la rivière qui augmente en saison pluvieuse. L’érosion des sols menace également la prise d’eau et le canal d’amenée situés à l’amont de la station de traitement. »
Quid de la qualité de l’eau ?
Selon l’étude, le contrôle de la qualité de l’eau se fait par la cellule de laboratoire au niveau de l’eau brute. « Cependant, la qualité de l’eau brute prise dans le lac Tanganyika subit des perturbations ce qui se montre par la variation de la turbidité suite à la teneur élevée en matières en suspension ».
Cette perturbation de l’eau du lac se répercute sur la production de l’eau qui connaît également des perturbations principalement dues au rendement réduit des filtres lents de l’usine du lac.
Concernant la qualité de l’eau de la rivière Ntahangwa, l’étude montre que, pendant la période pluvieuse, cette rivière connaît des écroulements du sol au lieu de prise bouchant le canal d’amenée, mais aussi entraînant le désemboîtement des conduites de l’eau.
« Cela a comme conséquence la réduction de la production de l’eau et l’augmentation du coût de traitement, car l’eau devient trop chargée. La charge bactérienne de l’eau de la rivière Ntahangwa est élevée ».
Un rendement de 55 % en 2017
Selon ce schéma directeur, la majorité de la consommation est attribuée aux ménages (autour de 60%) et à la consommation par les bornes fontaines limitée à 3%. Quant à l’évolution des abonnés, des volumes produits et facturés (2005 – 2017), le nombre d’abonnés a augmenté de 250%, le volume produit a augmenté de 147%, le volume facturé a augmenté de 140% et le rendement commercial stagne autour de 55%.

Concernant le taux de couverture en eau potable, l’étude a montré que, parmi les 13 zones de la ville de Bujumbura, seules 4 zones ne sont pas couvertes à 100% par branchements particuliers (BP). Il s’agit de Buterere (69.7%), Buyenzi (39.6%), Kanyosha (68.7%) et Musaga (79.7%).
Quant à la demande en eau, l’étude montre que, d’après les estimations de la Regideso, le rendement actuel du réseau de la ville de Bujumbura était estimé à 55% et les fuites à 45 %.

Des zones d’ombre
D’après les informations collectées auprès des services techniques de la REGIDESO et les observations de terrain, souligne l’étude, les problèmes rencontrés sur le réseau sont entre autres : le réseau n’est pas alimenté 24 heures sur 24, l’alimentation est rationnée pour les zones et quartiers de Gatunguru, Gahahe, Gisandema, Muyaga, Gikoto, Gitaramuka et Kamesa ; le rendement technique du réseau est estimé à 55% et les volumes perdus sont très importants ; la zone de Musaga n’avait pas de pression suffisante avant la réalisation du projet de 2017 d’ajouts de captages additionnels, la pression est insuffisante pour les immeubles à étage du quartier Ngagara, …
Pourquoi ce schéma directeur a-t-il était ignoré ?
Selon le CICR, la dernière actualisation de l’étude du schéma directeur en eau potable pour la ville de Bujumbura de 1981 a été effectuée en 1997. C’est pourquoi le CICR, dans le cadre de ses activités de soutien à la population de Bujumbura, a souhaité procéder à l’élaboration d’un schéma directeur pour le développement de l’alimentation en eau potable à l’horizon 2030.
Globalement, le plan directeur système d’alimentation en eau potable de la ville de Bujumbura n’a pas besoin de nouvelles ressources à l’état actuel, mais a besoin plutôt d’une sectorisation effective, mais aussi d’une nouvelle configuration des systèmes de refoulement.
Estimation sur les consommations futures
Selon ce schéma, la consommation totale augmentera de 66 % de 2018 à 2030 alors que la demande augmentera de 30 % sur la même période. Lors de l’élaboration du plan directeur, la population de la ville de Bujumbura était estimée à 755 459 habitats. Elle est à 894 022 en 2022 et serait à 1 252 053 habitants en 2030. Par conséquent, même la demande en eau va suivre une courbe ascendante.
| CONSOMMATION | DEMANDE | |||||
| 2018 | 2022 | 2030 | 2018 | 2022 | 2030 | |
| DOMESTIQUE | 38 724 | 48 902 | 78 608 | – | 81 503 | 119 764 |
| NON DOMESTIQUE | 22 775 | 22 956 | 23 503 | _ | 112 297 | 145 873 |
Une station de traitement au sud ou deux stations de traitement au Nord et au Sud
Compte-tenu du bilan des besoins de ressources négatif projeté aux horizons et de la difficulté d’augmenter la capacité des stations de traitement existantes, la ville de Bujumbura va devoir mobiliser de nouvelles ressources en eau.
Deux scénarios potentiels ont été dégagés lors de l’élaboration de ce schéma : création d’une nouvelle station de traitement d’une capacité de 41 000 m3 au sud de la ville ou création de deux nouvelles stations de traitement au nord avec une capacité de 31 000 m3 et au sud de la ville 10.000 m3.
Un autre scénario est la construction d’une nouvelle station de traitement dans la partie sud de la ville, séparation des systèmes AEP nord et sud de la ville, sectorisation du réseau, réduction des fonctionnements en refoulement – distribution.
Des questionnements
Un des techniciens qui a œuvré dans l’élaboration du nouveau plan directeur d’alimentation en eau potable de la ville de Bujumbura, nous a informés que depuis sa présentation, en février 2020, aux différents intervenants dans le domaine de l’eau et de l’environnement, il est resté dans les tiroirs.
Il fait savoir qu’il y a des initiatives engagées récemment par la Regideso au sud de la ville, mais que les installations n’ont pas respecté les directives du plan directeur.
Au départ, assure-t-il, l’objectif du CICR était de doter de la Regideso d’un document de planification puis les aider à mobiliser les bailleurs à le financer. Ce technicien se demande pourquoi un document précieux et qui a coûté environ 1,5 milliards de BIF a été un non-événement et que la Regideso ne veut pas en tirer profit.
Manque de coordination
A côté de ce plan directeur, le ministère de l’Hydraulique, de l’Energie et des Mines dispose d’autres documents stratégiques notamment le document de stratégies sectorielles qui estime le taux d’accès des ménages à une source d’eau améliorée au niveau national à 97 % en 2027.
Le document prévoit également l’extension du système d’AEP dans la partie Sud de la ville de Bujumbura par captage des eaux du lac Tanganyika et dans les nouveaux quartiers viabilisés de la ville de Bujumbura et les centres de l’intérieur du pays et l’interconnexion du palais présidentiel (2ème et 3ème phases).
Cela pour un coût global de réalisation de ces actions évaluées à 132,068 milliards de BIF, soit 71,201millions USD. Aujourd’hui, on peut se demander si l’AEP suit les directives du plan directeur ou le document de stratégies sectorielles du ministère ? Ou encore, si ce dernier a pris en compte les recommandations du premier ?




