Tous les partis politiques ne sont pas logés à la même enseigne

A la veille des élections de 2025, l’exercice des libertés politiques reste préoccupant. Pourquoi une faible présence sur le terrain de certaines formations politiques ? Quid de l’organisation des réunions des partis politiques ? Selon les responsables des partis de l’opposition, tous les partis politiques ne jouissent pas de la même façon du droit de tenir des réunions. Toutefois, des initiatives de rapprochement entre membres et militants de différentes formations politiques s’opèrent en provinces pour assainir l’espace public.
« Le parti au pouvoir s’organise mais pour l’opposition, c’est une autre paire de manche », relève un analyste de la vie politique burundaise. A la veille des élections de 2025, la compétition politique semble être un ripolinage. Bien que le multipartisme soit inscrit dans la constitution et les libertés politiques consacrées par la loi sur les partis politiques, « l’exercice des libertés politiques n’est pas du tout garanti », reconnaissent presque tous les politiques interrogés.
Peur permanente et insidieuse
« La faible présence des partis politiques sur le terrain de l’animation politique résulte de la peur très profonde de la population à la base car, quand elle veut participer à des réunions autres que celles organisées par le parti au pouvoir, elle subit des sanctions communautaires », fait savoir Olivier Nkurunziza, président du parti UPRONA.
D’après lui, ces sanctions sont notamment la perte du droit de bénéficier des soins de santé (quand une personne tombe malade, il n’est pas transporté à l’hôpital), la privation d’acheter dans des boutiques se trouvant sur sa colline, d’aller dans un bistrot et même le droit de puiser de l’eau à un robinet public.
Selon lui, il y a des responsables politiques à la base qui surveillent les gens qui participent à d’autres réunions que celles du CNDD-FDD. Et lorsqu’ils trouvent que ces gens ont participé à ces réunions, ils subissent ces sanctions. « Je connais moi-même des gens à qui on a infligé de telles sanctions sociales sous prétexte qu’ils ont participé à une réunion du parti UPRONA », renchérit M. Nkurunziza.

Le parti Codebu abonde dans le même sens. Kefa Nibizi, son président, indique que par le canal de l’exclusion et de l’intimidation faites par certains éléments du pouvoir, les libertés d’opinion et de pensée sont battues en brèche. « Aujourd’hui, il n’y a plus aucun fonctionnaire ou même aucun travailleur d’une société privée qui puisse être un militant actif d’un autre parti que celui qui est au pouvoir, car s’il se remarque qu’il est militant actif d’un autre parti, il est harcelé ou intimidé. Il ne peut donc pas travailler librement »
Il ajoute qu’il y a des rapports produits qui indiquent que les fonctionnaires militants d’autres formations politiques sont obligés, par intimidation de leurs chefs hiérarchiques, de contribuer pour le parti au pouvoir et ils sont contraints de le faire car ils ont peur qu’ils puissent manquer de quelques avantages liés à leur service.
Selon M. Nibizi, même les commerçants vivent le même scénario. « Un détenteur d’un petit cabaret, d’une petite boutique ou un salon de coiffure, est obligé de faire semblant de contribuer au parti au pouvoir pour pouvoir continuer à exercer ses activités », épingle M. Nibizi. Cette exclusion et ce harcèlement, poursuit-il, ont complètement démuni les autres formations politiques des moyens substantiels qui pouvaient leur permettre d’être sur terrain.
Ces deux politiques sont unanimes pour confirmer que cette peur permanente prononcée par la population montre justement que l’exercice des libertés politiques n’est pas du tout garanti.
La loi du plus « fort »
Tous les présidents des partis interrogés convergent sur le fait que « tous les partis politiques ne jouissent pas de la même façon du droit de tenir des réunions ».
La liberté politique tout comme les libertés fondamentales, les libertés publiques s’exercent dans un Etat de droit, informe Patrick Nkurunziza, le président du parti Sahwanya Frodebu.
D’après lui, le Burundi n’étant pas encore un Etat de droit, un Etat démocratique, la liberté politique est certes protégée par la loi, mais, elle n’est pas encore acquise. « A l’exception du parti au pouvoir et ses alliés qui jouissent presque de la totalité des libertés, les autres partis fonctionnent difficilement, surtout s’il s’agit d’un parti qui concurrence le parti au pouvoir ».
Il y a des partis comme le CNL qui ne sont pas autorisés à organiser des réunions publiques, parfois même dans leur permanence, ajoute M. Nkurunziza.
Aloys Baricako, président du Rassemblement national pour le changement (RANAC), trouve que tous les partis politiques n’ont pas les mêmes privilèges de jouir de tout ce qui est prescrit par la loi. Il donne l’exemple du parti au pouvoir qui peut organiser et tenir des réunions même avant ou après les heures reconnues par la loi.
Kefa Nibizi, président de Codebu, abonde dans le même sens en précisant que le droit de faire des réunions ou l’exercice des libertés politiques n’est pas garanti de la même façon pour tous les partis politiques burundais. « Nous avons vu que le parti au pouvoir arrive à organiser des réunions les jours et les heures du travail mais aussi jusqu’à organiser des réunions très top le matin avant la levée du soleil ».
De cette façon, avance-t-il, ce parti gagne une avance sur les autres parce qu’il a le temps libre de visiter toutes les collines, toutes les zones, toutes les communes en utilisant des moments qui sont interdits pour d’autres partis politiques. D’après M. Nibizi, c’est la loi du plus « fort » qui prime. Il donne un exemple où le parti Codebu a tenu une réunion dans une des provinces du pays et à la fin de la réunion, les militants de son parti sont allés dans un bar autant que les militants du pouvoir le faisait mais ils ont failli être arrêtés par un groupe de policiers amené par les administratifs locaux arguant qu’ils étaient en train de faire la réunion alors qu’au même moment, les militants du parti au pouvoir en uniformes du parti, étaient dans d’autres bars.
Du côté du parti Conseil Des Patriotes (CDP), Anicet Niyonkuru, son président, martèle que tous les partis politiques ne jouissent pas des mêmes droits aux réunions. Cet ancien secrétaire exécutif du Cnared indique que le parti au pouvoir peut organiser des réunions pendant les heures de travail, même à 5h du matin. « Aucun autre parti ne peut le faire sans subir des sanctions », ajoute-t-il.
Tous les chefs des partis plaident pour que le parti CNL retrouve ces libertés de réunion tout comme les autres partis afin d’assainir le climat politique à cette période de la veille des élections.
Quant au parti CNDD-FDD, Doriane Munezero, secrétaire national chargée de l’information et de la communication au sein de ce parti, rassure que le parti est sur le terrain. Cela est prouvé par les tournées du secrétaire général du parti à l’intérieur du pays et la récente mise en place de nouveaux organes du parti conformément à la nouvelle configuration territoriale du Burundi. « Ces nouveaux organes sont d’ailleurs sur terrain », ajoute-t-elle.
Les administratifs et responsables à la base bloquent les activités des autres partis

« Concernant les libertés politiques notamment le droit aux réunions et le fonctionnement normal des partis politiques, le problème se pose surtout au niveau des collines », confirment tous les responsables des partis interrogés.
Le président du parti UPRONA témoigne que ce problème de fonctionnement des partis politiques s’observe au niveau des collines parce qu’il y a la résistance des chefs de collines, les administratifs à la base mais aussi les responsables politiques sur les collines qui empêchent d’autres partis politiques de pénétrer dans les collines sous prétexte que pour travailler, il faut que le parti dispose d’une permanence à cet endroit. « Cette résistance handicape les activités des partis politiques sur terrain », tonne M. Nkurunziza.
Au Frodebu, Patrick Nkurunziza, son président révèle la même situation. « Des fois, nous nous heurtons à la résistance de l’administration et des jeunes zélés du parti au pouvoir ».
Par ailleurs, le parti Codebu fait savoir que la politique se joue beaucoup plus à la base notamment au niveau des collines et au niveau communale. Mais Kefa Nibizi, constate qu’à ce niveau, le droit de faire des réunions ou des manifestations publiques n’est pas respecté convenablement suite au harcèlement exercé soit par des administratifs locaux soit des intimidations qui sont perpétrées par les jeunes militants du parti au pouvoir aux militants des autres formations politiques.
« Souvent les chefs de zone et de colline ne suivent pas la dynamique politique du pays », fait savoir Aloys Baricako.
A côté de ce défi majeur d’exercice des libertés politiques pour certains partis politiques, tous les chefs des partis interrogés confirment que le manque des moyens financiers et logistiques handicape également leur présence sur terrain. « Les descentes sont budgétivores, les militants sont très pauvres pour contribuer au fonctionnement des partis, pas de sponsors ni de l’Etat ni des partenaires… Seul le parti au pouvoir qui a les moyens et l’administration occupe le terrain ».
Quid du rôle du Forum des partis politiques ?
Concernant le rôle du Forum des partis politiques dans le plaidoyer de l’exercice des libertés politiques, les politiques burundais convergent pour dire que le forum réunit régulièrement les partis politiques qui donnent des avis et proposent des solutions à cet effet.
Mais Patrick Nkurunziza et Kefa Nibizi restent pessimistes. M. Nkurunziza argue que le forum des partis politiques n’est pas encore à la hauteur de jouer pleinement cette noble mission. « Il se cherche. Il s’organise encore pour se doter d’une présidence tournante et devenir un véritable centre de débats démocratiques et contradictoires. »
Quant à Kefa Nibizi, le rôle que devrait jouer le Forum des partis politiques dans le plaidoyer de l’exercice des libertés politiques devrait être crucial. « Mais tel qu’il est constitué, il ne peut pas jouer un grand rôle. » Et d’ajouter que ses activités se limitent d’abord au niveau des présidents des partis politiques, et là il n’y a pas de problème mais c’est au niveau local que beaucoup de problèmes se posent.
« Le forum n’est jamais intervenu par exemple, en lançant un cri d’alarme pour des cas de violations des droits humains et des interdictions de tenir des réunions et d’ouverture des permanences ».
Selon ce politique, le rôle du forum est très réduit. Il indique qu’il est toujours dirigé par un membre issu du parti au pouvoir alors que ces cas de musèlement des libertés politiques sont perpétrés, dans la plupart des cas par les militants du parti au pouvoir ou les administratifs issus de ce parti. « Il devient difficile pour le président de ce forum d’agir contre les siens. »
Félicien Nduwuburundi, président du Forum des partis politiques, fait savoir qu’au niveau du plaidoyer, le forum organise beaucoup d’atelier avec les administrateurs, avec les représentants du ministère de l’Intérieur sur des thèmes d’intérêt général comme les libertés, l’espace politique, les réunions et manifestations publiques, sur la cohabitation politique.
« Le forum tient des ateliers au moins deux fois le mois et des réunions des différents organes du forum. Et c’est à partir de ces différents ateliers et réunions que le forum essaie d’aider les différents partis politiques à être mobiles sur terrain et les responsables de ces partis profitent de ces rencontres pour dialoguer avec leurs militants car ces rencontres se tiennent alternativement dans différentes provinces », insiste M. Nduwuburundi avant de préciser que le forum fait également un suivi pour constater la mise en œuvre des recommandations qui ont été dégagées à travers ces différents ateliers.
Après son constat qu’il y a un déséquilibre au niveau de l’exercice des libertés politiques et qu’il y aurait certains administratifs à la base ou membres du parti au pouvoir qui font un excès de zèle et qui dépassent les limites en s’arrogeant le droit de bloquer les activités des autres partis, le président du forum précise que bientôt il va organiser des descentes sur terrain et constater la véracité de ces lamentations de certains responsables des partis politiques.
Pascal Ntakirutimana, Iwacu




