A l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, un débat organisé par l’Union Européenne et d’autres partenaires européens a mis en lumière les obstacles culturels qui entravent l’accès des femmes à la terre au Burundi malgré les avancées législatives. À travers un documentaire poignant, les experts ont souligné l’importance d’une évolution des mentalités et des lois pour garantir les droits des femmes.
Un groupe européen composé de l’Union européenne et de pays comme l’Allemagne, la Belgique, la France et les Pays-Bas a organisé, le 7 mars 2025, à l’Institut Français de Bujumbura, à l’occasion de la Journée Internationale de la Femme (8 mars), un débat sur le thème « Les droits fonciers des femmes au Burundi et la réflexion sur le droit coutumier ».
Ce débat était basé sur la projection d’un documentaire kényan intitulé « The Letter », réalisé par Maia Lekow et Christopher King, qui raconte l’histoire d’une femme accusée de sorcellerie par son fils aîné dans le but de récupérer la terre familiale avant le décès de sa mère.
Les experts ayant participé à ce débat ont souligné que la place réservée aux femmes dans l’accès à la terre au Burundi est limitée par les coutumes.
Le contexte de l’exclusion des femmes burundaises aux droits fonciers
Une étude réalisée en 2014 a révélé que 82,2 % des Burundais possédaient des terres, mais parmi eux, seulement 17,5 % étaient des femmes, comme l’a expliqué Vénérand Nsengiyumva, sociologue et enseignant à l’Université du Burundi.
Anatolie Ndayishimiye, représentant le Collectif des Associations et ONGs Féminines du Burundi (Cafob), a indiqué que les discriminations fondées sur le genre et les nombreux litiges fonciers affectent particulièrement les femmes. Selon lui, cela a des conséquences graves pour les femmes, qui se trouvent souvent dans l’impossibilité de financer leur recours en justice, les poussant ainsi à abandonner leurs droits.
Vénérand Nsengiyumva a ajouté que ces disputes foncières affectent surtout les femmes vivant dans les zones rurales. Il a expliqué : « Le fils, dans ces régions, grandit en pensant qu’il n’existe pas d’autres sources de revenue à part l’exploitation de la terre, et cela le pousse à vouloir tout récupérer pour lui, sans se soucier de ses sœurs ou de sa mère. » En revanche, les habitants des zones urbaines sont moins concernés, car ils estiment que même sans terre, ils peuvent vivre grâce à d’autres métiers.
Pour Anne-Marie Ndayisenga, enseignante et agricultrice, de nombreux Burundais, qu’ils soient de la campagne ou qu’ils aient déménagés en ville, considèrent la terre comme un bien précieux. Cependant, les femmes n’ont pas de droit sur celle-ci. En réalité, elles sont dépendantes de leur mari. Elles ont le droit de cultiver la terre, mais n’ont pas le pouvoir de décider de l’utilisation des récoltes.
Inégalités de genre et stéréotypes culturels comme barrières
Ainsi, parmi les obstacles, Mme Ndayisenga estime que l’inégalité de traitement entre garçons et filles réside dans le fait que la société considère que le garçon a plus de droit sur la terre que la fille. De plus, aucune fille n’est considérée comme héritière dans une famille où il y a un garçon, même si ce dernier est un nouveau-né d’une famille avec un grand nombre de filles. De surcroit, il existe des stéréotypes comme « les filles ne doivent pas être scolarisées, elles doivent seulement travailler la terre et gérer le foyer. »
Vénérand Nsengiyumva ne pense pas que l’interdiction faite aux femmes d’hériter de la terre soit le fruit de l’égoïsme des hommes. Selon lui : « Ils grandissent conditionnés que la terre appartient au garçon (au mari), et ils croient que cela restera toujours ainsi. »
Avancées législatives et défis persistants
Entre 1941 et 1961, il y a eu des évolutions positives des lois, avec des textes qui ont commencé à accorder certains droits aux femmes, comme l’a expliqué Vénérand Nsengiyumva. Par exemple, lorsqu’une femme veuve n’a que des filles ou pas d’enfants, elle était auparavant exclue de l’héritage de son mari décédé. Cependant, après la mise en place de la loi royale, la veuve a obtenu le droit de rester dans la maison, même si elle n’avait pas eu de fils ou si elle n’avait que des filles.
En 1945, la juridiction traditionnelle a adopté une loi donnant aux jeunes filles plus âgées, non mariées, le droit d’hériter de la terre. Des progrès ont également été réalisés en 1953, avec l’adoption d’une autre loi accordant aux filles le droit de réclamer la terre du patrimoine familial.
De plus, autrefois, lorsqu’un homme mourait laissant uniquement des filles, la terre était automatiquement héritée par les frères de cet homme. Cependant, en 1960-1961, une nouvelle loi a été mise en place stipulant que si un homme meurt en laissant seulement des filles, ces filles avaient droit à ses terres.
Ainsi, ces lois sont toujours en vigueur aujourd’hui. Si une fille est lésée par sa famille, qui lui refuse un droit reconnu par ces lois, elle peut saisir la justice pour qu’elle intervienne et appliquer les droits légaux qui lui sont dus.
Cependant, bien que des progrès aient été réalisés, la discrimination à l’égard des femmes en matière d’héritage foncier demeure évidente. De nombreuses femmes, comme les veuves et les divorcées sont expulsées et retournent vivre chez leurs parents. Les femmes mariées ne reçoivent qu’une petite portion de terre, bien inférieure à celle de leurs fils. Elles se retrouvent donc à chercher des moyens de subsistance pour survivre. Toutefois, lorsqu’elles portent leur cause devant la justice, il arrive parfois que la loi leur donne raison.
Pour soutenir cela, Anatolie Ndayishimiye indique que, bien que la législation progresse, les femmes restent limitées dans ce domaine, car il subsiste des obstacles dans l’application des lois : « Il existe des familles qui marginalisent les femmes ». Par exemple, lorsqu’un mari décède, l’enfant peut expulser sa mère sans lui donner aucune part de terre, lui disant : ‘Pars, retourne chez toi. Tu es venue sans rien, et maintenant tu repartiras sans rien.’ De plus, certains hommes refusent de faire enregistrer leurs épouses sur les documents fonciers afin de ne pas les consulter lorsqu’ils souhaitent vendre la terre.
Selon la magistrat Sylvane Bizimana, il arrive également que les juges aient du mal à prendre des décisions en suivant la loi car ils sont influencés par la culture qui considère que la terre appartient aux hommes.
L’importance de l’information juridique
Elisabetta Pietrobon, l’ambassadrice de l’Union Européenne au Burundi, affirme : « Nous, politiciens, associations et législateurs, avons un rôle crucial à jouer pour protéger les droits des femmes à hériter de la terre. »
Tous ces experts estiment que les femmes doivent être informées sur les lois qui les concernent afin de mieux défendre leurs droits fonciers.




