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Ubupishi banni à Mvugo  : incompréhension et grogne

L’interdiction d’Ubupishi sur le centre de pêche de Mvugo plonge les pêcheurs dans l’incertitude. Décidée sans concertation, cette mesure sonne comme une condamnation pour des familles déjà fragilisées…

Depuis le 2 septembre 2025, une décision brutale frappe la commune de Nyanza, dans la province de Burunga : les femmes et jeunes filles n’ont plus le droit de préparer des repas pour les pêcheurs sur les lieux de pêche. Pour ces ‘‘Abapishi’’, privées du jour au lendemain de leur seule source de revenus, c’est une existence qui bascule et une colère qui gronde.

Sur le site de pêche de Mvugo, dans la commune de Nyanza, elles sont là, assises, le regard perdu. À notre approche, la colère se libère : « Nous ne pouvons plus exercer notre métier comme avant à cause de cette décision. » Le plus troublant, disent-elles, c’est qu’aucun document officiel ne leur a jamais été montré.

Cette interdiction, indiquent-elles, est préjudiciable car ce travail leur offrait la possibilité de répondre aux besoins de leur famille, certaines étant en état de veuvage, d’autres ayant simplement refusé l’inaction et opté pour cette profession. Pour elles, le travail d’Ubupishi n’était pas qu’un simple emploi : c’était aussi une question de dignité et de survie.

Mignonne*, qui est dans ce domaine depuis deux ans, précise : « Ce métier me permet de subvenir aux besoins de mes enfants orphelins. » Cependant, suite à cette décision, elle est sans emploi, ce qui lui occasionne de nombreux problèmes : « On nous a rapporté qu’une réunion s’est tenue et qu’on nous a ordonné d’arrêter. Actuellement, nous sommes dans une situation de flou, sans direction et sans moyen de subsistance ».

Et de préciser : « Sincèrement, qu’on nous assiste pour relancer notre activité étant donné que nous n’avons pas d’autres moyens de subsistance », avant de lâcher : « Cette situation  incite certains enfants à commettre du vol. » Dernièrement, indique-t-elle, l’un d’eux a été blessé, pris en flagrant délit.

Une autre dame partage son expérience : « Pour ma part, j’ai débuté dans cette profession alors que je vivais encore en RDC. » Dès son arrivée au Burundi, elle a poursuivi ce travail et  c’est grâce à cette activité qu’elle peut payer le loyer, financer l’éducation de ses enfants et s’occuper des orphelins laissés par sa sœur : « Cependant, à l’heure actuelle, nous ne sommes plus en activité. Sincèrement, nous sollicitons qu’on nous accorde la possibilité de travailler. » Qu’il y ait une punition pour la personne fautive, reconnait-elle, mais qu’elles ne soient pas toutes privées pas de poursuivre leur travail.

Des brisées sur fond des rumeurs

« Que celle qui a fait une faute soit punie, mais qu’on nous laisse continuer notre travail. «  Supplient-elles

Ces femmes disent que les accusations selon lesquelles elles séduiraient les pêcheurs sont infondées. Elles affirment qu’elles sont venues chercher de quoi vivre, et que ce ne sont pas de mauvaises intentions qui les ont amenées là. Elles expliquent que suite à cette décision, elles ont cru dans un premier temps à un délit commis ou à un travail illégal : « Est-ce qu’une femme quitterait sa maison pour venir faire ce genre de choses ? Certains pêcheurs pour qui nous travaillons ont l’âge de nos enfants, d’autres sont nos frères. Nous ne faisons pas ce dont on nous accuse, ce sont des mensonges. »

Nusra*, une femme, dont le mari est pêcheur sur ce site de pêche, fait savoir que ce travail leur permettait de vivre, mais qu’actuellement ils sont sans activité. Elle  versait, souligne-t-elle, 5000 BIF chaque mois à leur groupe social : « Et il n’y a aucun problème avec mon mari, car il travaille lui aussi sur ce site de Mvugo. Ce travail, c’est ce qui nous faisait vivre, mais maintenant nous n’avons rien à faire ! » Et ce qui lui fait plus de mal, ce sont ces accusations fondées des mensonges. « Moi par exemple, mon mari travaille ici et nous vivons bien ensemble, c’est lui qui m’a donné la permission de venir faire ce travail », lâche-t-elle sous la colère.

Ces femmes ont ajouté qu’elles ne comprennent pas pourquoi, quand des femmes « Abapishi » d’ailleurs font des erreurs, on prend des décisions qui sanctionnent toutes les autres, même celles qui n’ont rien fait. « Nous avons entendu récemment qu’une femme de l’un des sites de pêche portait le t-shirt d’un pêcheur, et que des gens sont allés le dire à la femme du pêcheur. C’est à partir de là que tout a commencé. Que celle qui a fait une faute soit punie, mais qu’on nous laisse continuer notre travail. »

 Elles concluent en demandant qu’on les laisse travailler. Si c’est une question des impôts ou d’adhérer à n’importe quelle association, elles le feraient volontiers, tant que leur activité peut reprendre. Elles disent qu’elles n’ont pas d’autres moyens de gagner leur vie, car elles n’ont ni terres à cultiver ni capital pour s’autonomiser. « Qu’on nous laisse continuer notre travail, et tout ce qu’on nous demandera même si c’est d’adhérer à une association nous le ferons », supplient-elles.

Climat de peur sur les autres sites de pêche

Les femmes rencontrées sur les sites de pêche de Rumonge en commune de Rumonge, disent qu’elles ont peur, car la décision prise contre leurs collègues de Nyanza pourrait aussi les toucher. Certaines femmes que nous avons trouvées étaient en train de cuisiner pour nourrir les pêcheurs, nous ont confié qu’elles travaillent dans l’insécurité.

Nuru* confie : « Depuis que nous avons appris que nos collègues de Nyanza ont été arrêtées, nous travaillons avec inquiétude. Même quand vous êtes arrivés, on nous a dit que des gens venaient, certaines ont fui, je ne sais pas où elles sont allées. » Elle ajoute que ce travail leur permet de nourrir leurs familles, de payer le loyer. Concernant les accusations de séduire les maris des pêcheurs, les femmes de Rumonge aussi martèlent que ce sont des mensonges.  « Si quelqu’un a cette mauvaise habitude, elle l’aurait même sans être cuisinière. » a-t-elle indiqué   

Keza* insiste : « Ce travail est notre source de vie. Ce n’est pas pour séduire les hommes que nous sommes venues ici, mais pour chercher de quoi vivre. Ceux qui disent que nous volons les maris des pêcheurs mentent. Et ceux qui prétendent que les cuisinières ne respectent pas leurs hommes, ce n’est pas vrai : le manque de respect est une attitude que l’on a déjà, ce n’est pas le métier qui la crée. »

Mesure prise, mais sans document officiel

Gabriel Butoyi: « Le métier de préparation des repas pour les pêcheurs, appelé « Ubupishi », est le métier comme les autres métiers, mais qui doit être mieux encadré. « 

Concernant cette mesure qui aurait été prise par l’administrateur de la commune Nyanza, Gabriel Butoyi, président de l’association des pêcheurs et commerçants de poissons au Burundi a fait savoir qu’il ne peut pas confirmer avec certitude que cette décision a été prise dans cette commune, mais que les responsables des sites de pêche l’ont appelé pour lui transmettre cette information. Il nous a confié : « Nous aimons travailler sur base de documents écrits, sinon on dirait que les gens agissent sur des rumeurs. Donc, nous ne pouvons pas encore confirmer car nous n’avons pas reçu de document écrit ni entendu un responsable de l’administration de cette commune nous en parler, nous l’avons entendu comme les autres. »

A propos des lamentations de ces femmes, Gabriel Butoyi, confirme que le problème d’empêcher ces femmes à faire leur métier existe depuis longtemps et qu’il a une cause. « Dans les années passées, Abapishi travaillaient comme dans n’importe quel autre métier, mais par la suite, des conflits ont été observés, surtout dans la société, les foyers et les familles, où l’on voyait les partenaires de ces femmes se plaindre auprès des autorités en disant qu’il y avait des problèmes. » Et de poursuivre en disant que les pêcheurs ne restent pas sur un même site de pêche car ils suivent les poissons là où ils se trouvent, ce qui les amène à se déplacer avec ces femmes, provoquant des tensions dans les foyers où certains ne s’entendent plus avec leurs partenaires.

Ubupishi, métier comme tout autre, mais à structurer

Et d’insister : « Le métier de préparation des repas pour les pêcheurs, appelé « Ubupishi », est le métier comme les autres métiers, mais qui doit être mieux encadré. » De plus, ajoute-t-il, il n’y a pas de profession interdite aux femmes : « Pour ma part, je pense que s’il y a des choses qui ne vont pas, ces personnes devraient être formées et bénéficier d’un renforcement des capacités afin de mieux exercer ce métier sans désordre. C’est la solution que je proposerais. »

Concernant les accusations portées contre ces femmes et filles  » Abapishi », Gabriel Butoyi ne nie pas l’existence de certaines d’entre elles. Mais selon lui, il ne faut pas généraliser et accuser tout le monde de mal agir, car ceux qui le font sont peu nombreux et ternissent l’image de la majorité : « Je pense que les autorités devraient prendre ce problème au sérieux, et nous, en tant que responsables des pêcheurs, devons contribuer par nos idées à mieux organiser ce métier. »  

Et de conclure en promettant de discuter avec les pêcheurs pour renforcer les comités chargés de résoudre les petits conflits sur les sites de pêche afin de voir s’il peut y avoir une éducation appropriée, car dans toute activité, si ceux qui la pratiquent ne se comportent pas correctement, il y aura forcément des problèmes.

Jimbere a contacté l’administrateur de la commune de Nyanza pour qu’il s’exprime sur cette décision, sans succès.

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