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Manque de fertilisants à Butanyerera : la colère des paysans face à une gestion opaque

Des agricultrices de la commune élargie de Kiremba, dans la province de Butanyerera, affirment avoir déjà achevé les préparatifs pour la saison culturale A de 2026. Elles attendent désormais la distribution des fertilisants afin de pouvoir commencer le semis.

Dans les communes élargies de Kiremba, Ngozi et Kayanza (province de Butanyerera), les agriculteurs abordent la saison culturale A 2026 avec inquiétude. Malgré des champs déjà labourés et enrichis de fumures organiques, l’accès aux fertilisants chimiques demeure un casse-tête, menaçant leur labeur.

Malgré les efforts consentis, de nombreux agriculteurs affirment que la promesse d’un engrais chimique pour accompagner la saison de semis semble se transformer en une promesse vide.

Le 12 septembre 2025, le ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de l’Environnement du Burundi a annoncé que les paiements d’avance pour l’obtention des fertilisants pour la saison culturale A 2026 commenceraient le 15 septembre et se clôtureraient le 30 septembre 2025. Toutefois, pour les agriculteurs de Butanyerera, l’espoir est mince, car selon eux, la distribution des fertilisants est souvent décevante.

« Tu peux avoir payé une avance et entendre que l’engrais est disponible. Mais lorsqu’il arrive, il est distribué à quelques-uns seulement, souvent les plus influents ou ceux qui ont de l’argent », confie Nduwimana, agricultrice sur la colline Kagoma, commune de Kiremba. « Il est distribué à quelques privilégiés, et ceux qui n’ont pas les moyens se retrouvent à aller acheter de l’engrais à ceux qui l’ont reçu ou à semer sans engrais chimique. »

Cette frustration s’observe également chez d’autres agriculteurs, comme Karimumuryango, de la colline Buye dans la commune de Ngozi, qui souligne que ceux qui ont de l’argent semblent bénéficier d’un accès privilégié aux engrais. « Le petit agriculteur n’en reçoit pas facilement, même s’il a payé pour en avoir. Certains commerçants, par exemple, obtiennent jusqu’à 30 sacs d’engrais, tandis que d’autres, de petits agriculteurs, doivent se partager un sac. »

Kabura, de la commune élargie de Kayanza, va plus loin : « Certains ont payé depuis deux ans sans jamais recevoir d’engrais. Et même quand on en reçoit, c’est souvent trop tard. Les semences ont déjà souffert. Ces retards entraînent inévitablement de faibles rendements et des pertes économiques pour des familles déjà vulnérables. »

Un système de distribution fragile et suspecte

Les suspicions ne cessent d’enfler autour de la distribution des fertilisants. Des accusations de favoritisme à l’égard des commerçants et des personnes influentes circulent parmi les agriculteurs. Ces derniers dénoncent également une opacité inquiétante dans le système de distribution, notamment concernant les jetons remis après le paiement de l’avance.

Selon Nibigira, agricultrice de Kiremba, les moniteurs agricoles retirent ces jetons des mains des agriculteurs, leur promettant un accès prioritaire à l’engrais, mais sans garantir que l’engrais promis leur parviendra effectivement. « Sans jetons, il n’y a aucune preuve de ce que l’on nous a promis », déclare-t-elle.

Face à cette situation, de nombreux agriculteurs demandent une meilleure organisation de la distribution de l’engrais afin d’éviter des pertes irréparables. Ils soulignent que lorsqu’un engrais arrive en retard, certaines cultures ne survivent pas, ce qui met en péril toute la saison.

Entre reconnaissance des plaintes et appels à la collaboration

Emile Kubwimana, directeur du Bureau de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Environnement dans l’ancienne province de Ngozi

Du côté des autorités administratives, des mesures ont été prises pour gérer cette crise. Emile Kubwimana, directeur du Bureau de l’Agriculture dans l’ancienne province de Ngozi, reconnaît que les plaintes des agriculteurs sont fondées. Cependant, il explique que la distribution des engrais se fait en fonction des demandes formulées par chaque agriculteur. « Les plaintes sont inévitables en cette période où les agriculteurs sont nombreux. Ceux qui cherchent de l’engrais sont donc nombreux aussi », précise-t-il.

Emile Kubwimana ajoute que la distribution de l’engrais pour la saison culturale C, est en cours de finalisation. Selon lui, la plupart des types d’engrais attendus pour la saison culturale C ont été livrés, à l’exception de l’urée, qui n’a pas été suffisamment disponible. « Les agriculteurs avaient demandé plus de 2 000 tonnes d’engrais de type “imbura”, et plus de 102 % ont été livrées. Pour le type “bagara”, 140 tonnes avaient été demandées, et environ 94 % ont été livrées. Pour la dolomie, sur 1 430 tonnes demandées, 91 % ont été livrées. En revanche, pour l’urée, sur environ 1 200 tonnes demandées, seulement 35 % ont été livrées. »

Concernant les accusations de revendeurs d’engrais, Kubwimana reconnaît que certains commerçants demandent plus d’engrais qu’ils ne peuvent utiliser. Une fois leur besoin satisfait, ils revendent l’excédent, créant ainsi un marché parallèle. « Nous appelons à une collaboration étroite avec l’administration pour lutter contre cette pratique », ajoute-t-il.

Pour sa part, Victor Segasago, gouverneur de la province de Butanyerera, tente de rassurer la population en affirmant que l’engrais est distribué équitablement à tous les agriculteurs, même en période de pénurie. Il précise que ceux qui demandent une plus grande quantité d’engrais ne bénéficient pas d’un traitement de faveur et que la distribution dépend de la superficie cultivée et des besoins en engrais. Il ajoute également que cela est souvent dû au fait que FOMI n’a pas fourni une quantité suffisante. Il appelle donc l’usine FOMI à produire et distribuer suffisamment d’engrais pour éviter les plaintes des agriculteurs.

Il explique aussi que le manque de carburant est l’un des facteurs qui empêchent l’engrais d’arriver à temps, car même lorsqu’il est disponible dans la province, il devient difficile de le transporter vers les communes et les zones rurales. Il ajoute que des démarches ont déjà été entreprises auprès de SOPEBU pour qu’ils fournissent ce carburant.

En ce qui concerne les allégations selon lesquelles l’engrais est attribué en priorité aux agriculteurs commerçants, il lance un appel à la vigilance : « Nous avons toujours mené des campagnes pour traquer tout lieu où l’engrais serait vendu illicitement, et les responsables sont arrêtés. Si vous voyez quelqu’un vendre de l’engrais, signalez-le aux autorités. L’engrais produit par FOMI ne doit pas être revendu. L’État a investi pour qu’il parvienne à tous à un prix abordable. »

Des initiatives pour améliorer l’accès aux engrais

Pour les agriculteurs qui disent que leurs jetons, obtenus après avoir payé une avance pour recevoir l’engrais de FOMI, leur ont été retirés, Emile Kubwimana explique : « Nous informons que cela a été fait dans le but de commencer la saison culturale A 2026 sans que l’État ait une dette d’engrais envers les agriculteurs. Il y a donc eu une opération préalable de récupération des jetons auprès des citoyens.

Ceux qui possèdent encore ces jetons et qui n’ont pas encore reçu l’engrais sont inscrits sur des listes et reçoivent aussi des reçus attestant qu’ils se sont fait enregistrer. Ainsi, à mesure que FOMI envoie l’engrais, nous commençons par le distribuer aux agriculteurs qui ne l’avaient pas encore reçu lors de la dernière saison culturale C 2025. »

Il invite les agriculteurs à régler les avances requises entre le 15 et le 30 septembre pour bénéficier de l’engrais pour la saison A 2026.

Dans un effort pour mieux réguler l’accès aux fertilisants, le gouvernement a annoncé une nouvelle mesure qui entrera en vigueur à partir de la saison culturale A 2026. Selon Ntahontuye Nestor, Premier Ministre du Burundi, chaque agriculteur souhaitant obtenir de l’engrais devra présenter un document signé par le moniteur agricole et le chef de colline, prouvant qu’il a pris des mesures contre l’érosion des sols, notamment par le traçage des courbes de niveau sur sa propriété foncière. Cette initiative vise à réduire les pertes agricoles dues à l’érosion, tout en garantissant un accès équitable aux engrais.

Selon Miburo, agriculteur de la commune de Kayanza, cette mesure vise à lutter contre l’érosion des sols, mais pourrait compliquer davantage l’accès des petits agriculteurs aux fertilisants. Il demande plutôt aux autorités de mettre en place un système de distribution plus transparent, plus équitable et mieux organisé.

À noter que, se basant sur les données issues du Recensement Général de la Population, de l’Habitat, de l’Agriculture et de l’Élevage (RGPHAE) réalisé en 2024, l’Institut National de la statistique du Burundi INSBU montre que la province de Butanyerera qui s’étend sur une superficie de 4 480 km², compte 552 250 ménages agricoles. Parmi ceux-ci, 380 401 utilisent des engrais minéraux, tandis que 498 812 recourent aux fumures organiques. Ces chiffres témoignent à la fois d’une forte tradition agropastorale et d’une dépendance croissante aux fertilisants industriels pour améliorer les rendements.

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