Interview exclusive avec André Nikwigize : « Le Burundi souffre d’une politisation des services techniques »

L’économiste André Nikwigize fait le point sur les différentes causes de non-exécution des projets engagés par l’Etat.
D’après vous, pourquoi les projets sont mal exécutés ?
Contrairement à ce qu’affirment les autorités burundaises, les faibles capacités institutionnelles ne sont pas dues au manque de patriotisme des coordonnateurs des projets, ou bien, à cause des institutions de développement, qui font trainer les projets, le Burundi traine cette situation depuis plus d’une décennie.
Déjà, dans son rapport d’évaluation de 2011, le programme PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), financé par l’Union européenne, soulignait que le Burundi manquait de capacités pour faire face aux exigences, en particulier en matière de formation et d’encadrement, ce qui se traduisait par des retards dans la mise en œuvre des réformes, notamment dans l’adoption de textes.
En 2012, la Banque africaine s’inquiétait de la longueur d’exécution des projets, due à « l’absence de culture de recevabilité et de résultats ». Plus récemment, en mars 2023, la Banque Mondiale exprimait ses préoccupations sur un niveau de décaissement, d’à peine 21% sur un montant de 1,3 milliard USD accordé par cette institution financière pour la période 2019-2023.
Est-ce l’insuffisance des ressources humaines qualifiées et compétentes ?
Le Burundi dispose des personnes qualifiées suffisantes pour gérer des projets et coordonner les programmes de développement, mais ces personnes, n’étant pas membres du parti au pouvoir, ont été écartées ou ignorées, y compris les experts dans les domaines clés de la santé, de l’éducation, de la recherche-développement. Ceux qui ont la chance, se sont exilés à l’étranger, tandis que ceux qui s’y trouvent déjà, préfèrent y rester, puisqu’ils bénéficient des conditions favorables de travail et de sécurité.
Concrètement, quelles sont les causes qui entravent l’exécution normale des projets ?
Le Burundi souffre d’une crise de gouvernance, de politisation des services techniques et d’un manque de transparence dans la gestion des services de l’Etat. Il est difficile d’évaluer les performances d’un agent de l’Etat ou d’une entreprise publique qui n’ont pas été recrutés sur base de ses compétences professionnelles, mais, plutôt par son affiliation et sa fidélité au parti ou recommandée par une autorité politique.
Malgré l’existence d’une loi faisant la distinction entre les fonctions techniques et politiques, cette loi n’a jamais été respectée. On observe plusieurs dérapages dans ce domaine, comme des recrutements et des promotions qui ne se font pas sur une base objective, l’attribution des marchés de services ou de travaux à des entreprises non compétentes, juste parce qu’ils sont « recommandés » par des personnalités haut placées, dans le langage courant les fameux « ibihangange » et les surfacturations dans les contrats de services ou de travaux.
C’est ce que l’organisation International Crisis Group, dans son rapport en 2012 sur le Burundi, qualifiait de « politisation clientéliste des recrutements dans le secteur public ».
Malgré les faibles performances des agents de l’Etat, l’Assemblée nationale n’arrête pas d’attribuer, chaque année, des notes de 90 pour cent aux institutions étatiques, ce qui veut dire que les hauts responsables sont satisfaits des résultats atteints par leurs fonctionnaires.
Que faire ?
Si réellement les autorités burundaises sont, enfin, convaincues de l’ampleur de cette question de faibles capacités institutionnelles et les conséquences sur la gestion économique du pays, au lieu de blâmer les coordonnateurs des projets, les agents de l’Etat ou les partenaires de développement, devraient s’engager à entreprendre des réformes de l’administration.
Quelles réformes ?
Cesser, immédiatement, la politisation clientéliste des recrutements dans le secteur public, et mettre les hommes qu’il faut aux places qu’il faut dans les administrations publiques, dans la transparence la plus totale. A cet effet, seuls les ministres seraient désignés sur des bases politiques, le reste des cadres devant être recrutés selon leurs compétences et expériences professionnelles.
Promouvoir une administration qui rend des comptes. Les ministres, les coordonnateurs des projets et tous les agents de l’Etat et des entreprises publiques devront rendre des comptes de la gestion des projets ou programmes leur confiés, et lorsque l’un ou l’autre agent se rend coupable de mauvaise gestion ou de corruption, qu’il soit poursuivi et sanctionné, sans aucune interférence d’une quelconque autorité du parti ou de l’administration.
Le Gouvernement devrait autoriser un audit de ses fonctionnaires et de la façon dont ils se sont acquittés de leurs missions respectives, aux niveaux, tant technique, administratif que financier.
D’autres réformes ?
Mettre en place un programme concerté entre le Gouvernement et les partenaires de développement, dont le PNUD, la Banque Mondiale, le FMI, la BAD, l’Union européenne, de renforcement des capacités nationales, notamment, au travers des mécanismes existants d’utilisation des compétences disponibles dans le pays et dans la Diaspora.
Dans ce contexte, il serait demandé au PNUD de financer une étude du renforcement des capacités institutionnelles, dont les recommandations seraient approuvées par le Gouvernement et le Parlement, et mises en œuvre aussitôt que possible.
Par Jérémie Misago, Iwacu.




