Dans plusieurs endroits publics, des tracts non signés surgissent, semant confusion et tensions. Entre accusations voilées, théories du complot et dénonciations, ces écrits ravivent les méfiances et bousculent la cohésion sociale.
Ils surgissent sans prévenir, glissés sous la porte, collés sur les murs, éparpillés à la volée dans les rues. Sans signature, sans source identifiable, les tracts anonymes font l’effet d’une bombe.
Sur la colline Munyika, en zone Rugombo, de la commune Cibitoke, en province Bujumbura, certains habitants affirment avoir été dérouté par l’apparition des tracts dans les endroits publics.
Goreth* (36 ans), habitant Munyika, se souvient des écrits sans signature imprimés sur des feuilles intimidant un homme prétendument accusé de pratiquer la sorcellerie « On l’a menacé de mort, s’il ne tenait pas à couper court avec cette pratique. J’ai constaté que la menace était sérieuse quand tout le monde commençait à en parler sur notre colline », confie-t-elle.
Violette* (28 ans), elle aussi habitant Munyika, se rappelle que sa voisine a été aussi la cible des menaces à travers les tracts anonymes quand elle tentait de faire recours à la justice suite aux agressions subies. « Elle avait porté plainte devant les instances judiciaires. Quelques jours après, on a retrouvé devant sa maison et dans les rues environnantes, des écrits sans signature qui la menacent de mort si elle continue de poursuivre ses agresseurs devant la justice », relate-t-elle.
Vecteur de la haine
Gérard* (52 ans), habitant lui aussi Munyika, se remémore que pendant la guerre civile, des tracts anonymes se sont manifestés et ont semé la zizanie au sein de la population. « On les trouvait partout, sans jamais identifier les auteurs. Il était difficile de contrôler ce phénomène », indique-t-il.
Néanmoins, regrette Gérard*, ces tracts anonymes alimentent toujours la peur et la méfiance: « Certains ne parvenaient pas à dormir la nuit. Ils craignaient pour leur sécurité. D’autres ont choisi de fuir suite aux rumeurs lancées à travers ces écrits anonymes. »
Bien plus, déplore Alexandre* (57 ans), les tracts nourrissent des doutes et de la suspicion dans la communauté, évoluant même vers des accusations gratuites : « Parfois, certains individus commencent à se méfier des autres, les accusant d’être les auteurs de ces écrits sans signature. Dans ce cas, les tensions naissent entre les deux groupes, et ils peuvent en venir aux mains. »
Selon toujours Alexandre*, les tracts peuvent être sources de violences surtout lorsque une personne visée par ces écrits est accusée de sorcellerie: « De telles accusations portées contre un individu, sont susceptibles de lui causer des ennuis dans la communauté. Quand la population n’est pas avisée face à ces écrits anonymes, elle peut s’attaquer à la personne accusée et lui faire du mal. »
Par ailleurs, trouve Charles* (43 ans), habitant Munyika, la meilleure attitude à adopter face à la propagation des tracts est d’alerter l’administration: « D’abord, il faut dans les plus brefs délais alerter l’administration de base, c’est-à-dire le chef de colline ou de quartier, et dans la mesure du possible, la police ou la justice. Pour protéger la société, il faut aussi éviter de propager ces tracts. »
Remettre en question les écrits sans signature

Pour Sylvère Nsengiyumva, expert en résolution pacifique des conflits, un tract c’est une information, mais qui a besoin de vérification: « Les tracts en soi ne causent pas beaucoup de problèmes. Ce qui cause le problème, c’est la confiance que la population place dans ces tracts-là. Et quand elle accorde une grande importance à ces tracts, il y a des conséquences justement. Il y a l’autodéfense, il y a la fuite, il y a aussi des tensions entre les communautés. »
Face à la propagation des tracts, recommande cet expert, les autorités doivent être à l’écoute de la population: « Il faut donner aussi l’accès aux médias, aux journalistes, là où se trouve l’information, et donner une information complète, pas à moitié. Là où il y a un fait, il y a toujours des perceptions. Et c’est le gouvernement, ce sont les autorités qui doivent préciser ou donner plus d’informations détaillées par rapport à cet événement qui s’est déroulé.»
M. Nsengiyumva invite aussi la population, à remettre en question les tracts qui circulent, et vérifier s’il n’y a pas d’intérêts cachés derrière: « Il faut analyser s’il n’y a pas d’erreurs dans le tract. Vérifier si au fond, il y a une certaine contradiction, ou d’autres éléments douteux.»
Toutefois, nuance Sylvère Nsengiyumva, quand il n’y a pas de liberté d’expression face à une situation donnée, le contexte socio-politique par exemple, la population cherche une autre voie pour s’exprimer: «Et cette voie, c’est les tracts pour provoquer ou faire une pression sur ceux qui détiennent l’information afin qu’ils puissent donner leur point de vue, ou bien montrer leur position par rapport au contexte socio-politique.»




