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Discours publics: le piège de l’improvisation

Entre manque de préparation, absence d’écoute et propos parfois clivants, la parole publique de certains leaders est de plus en plus critiquée. Une communication défaillante aux conséquences réelles sur la confiance, l’unité sociale et l’adhésion aux projets collectifs.

À Ruhwa, une colline de la zone Rukana, en commune Cibitoke, dans la province de Bujumbura, les réunions publiques sont censées éclairer la population. Mais pour certains habitants, elles produisent parfois l’effet inverse : la confusion.

Gordien*, habitant de Ruhwa, décrit des interventions sans fil conducteur : « On nous appelle pour écouter des annonces importantes. Mais très souvent, le discours commence sur le développement agricole, puis dévie vers des critiques politiques, avant de finir sur des promesses générales. À la fin, personne ne peut dire ce qui a été décidé concrètement. »

Pour lui, cette absence de structuration n’est pas anodine : « Quand un leader ne sait pas organiser ses idées, cela se ressent. Nous avons l’impression qu’il ne maîtrise pas les dossiers ou qu’il parle sous le coup de l’émotion. Cela affaiblit sa crédibilité. »

Un constat partagé par Georges*, lui aussi habitant de la colline Ruhwa, qui estime qu’un discours public doit éclairer, orienter et rassurer : « Ici, il arrive que le discours sème le doute. Les gens repartent avec plus de questions que de réponses. »

Au-delà du contenu, c’est aussi la forme qui pose problème. Yvette*, habitante de Ruhwa, dénonce une communication à sens unique, où la population est réduite au silence : « On nous demande de venir nombreux, mais une fois sur place, il n’y a pas d’espace pour s’exprimer. Quand quelqu’un tente de poser une question, on lui dit que ce n’est pas nécessaire et qu’il doit se taire. »

Cette trentenaire insiste sur le sentiment d’exclusion que cela génère : « On se sent ignorés. Pourtant, ce sont nos réalités qui devraient orienter les décisions. Si les leaders ne nous écoutent pas, ils parlent dans le vide. »

Selon elle, une bonne communication ne consiste pas seulement à parler, mais aussi à écouter : « Quand il n’y a pas d’échange, un fossé se creuse entre dirigeants et dirigés. Cela affecte le moral des uns et des autres, qui peuvent alors refuser d’adhérer pleinement aux initiatives de développement. »

Des propos qui divisent

Un autre reproche majeur concerne le ton et le contenu de certains discours, jugés parfois agressifs ou clivants. D’après Désiré*, habitant de Ruhwa, il arrive que des leaders consacrent une grande partie de leur intervention à critiquer leurs prédécesseurs : « Cela peut sembler anodin, mais en réalité, cela touche des sensibilités. Il y a des familles, des groupes qui se sentent directement visés. »

Selon lui, ces attaques verbales ont un effet délétère : « Au lieu de construire sur ce qui a été fait, on détruit symboliquement. Et cela entretient une culture de confrontation permanente. »

Même son de cloche chez Égide*, également habitant de Ruhwa, qui déplore des discours ravivant des blessures historiques : « Quand un leader commence à évoquer le passé douloureux du pays en accusant certains groupes d’être responsables, cela crée un malaise profond. Même si ce n’est pas dit directement, chacun comprend les sous-entendus. »

Pour lui, la population a davantage besoin de guérison et d’unité que de paroles qui ravivent la peur et la méfiance.

Des conséquences sociales visibles

À ces dérives s’ajoute un autre problème récurrent : le décalage entre les promesses et les réalisations. Selon Thérence*, habitant de Ruhwa, les annonces sont ambitieuses, mais rarement suivies d’actes concrets : « Ce phénomène est directement lié à l’improvisation. Quand un discours n’est pas préparé, on parle sous l’effet de l’enthousiasme ou de la pression. On promet ce qui fait plaisir à entendre, sans vérifier si c’est réalisable. »

À force d’entendre des promesses non tenues, poursuit-il, les habitants deviennent sceptiques : « Même lorsqu’un projet sérieux est annoncé, il est accueilli avec méfiance. »

Les effets de cette communication défaillante ne se limitent pas à une simple frustration. Ils se traduisent par des comportements de désengagement au sein de la communauté. Claudine*, habitante de Ruhwa, craint une perte de respect pour la parole publique : « Les projets communautaires nécessitent l’implication de tous. Mais quand les gens ne font plus confiance aux leaders, ils ne s’engagent plus. Certains refusent même de participer aux travaux collectifs. »

Selon elle, les discours qui divisent laissent des traces durables : « On entend des reproches entre voisins, des suspicions. Quand chacun interprète le discours officiel à sa manière, des dissensions apparaissent, avec leur cortège de messages de haine, de divisions et parfois de conflits ouverts. »

Repenser la parole publique

Face à cette situation, Claudine* insiste sur la nécessité de préparer les discours : « Un discours ne s’improvise pas. Il doit être rigoureusement élaboré avant d’être prononcé. Les leaders devraient venir vers nous, comprendre nos besoins, recueillir nos doléances. C’est à partir de là qu’ils doivent construire leurs messages. »

Selon elle, une parole préparée permet d’éviter les débordements : « Quand on parle sous l’effet de la colère ou de l’excitation, on peut dire des choses que l’on regrette ensuite. »

Abondant dans le même sens, Charles*, également habitant de Ruhwa, rappelle la responsabilité morale des dirigeants : « Les mots ont un poids. Un leader doit éviter tout ce qui peut diviser ou blesser. Son rôle est de rassembler et de guider. »

Et d’ajouter : « Il vaut mieux annoncer des projets modestes mais réalisables que de grandes promesses sans lendemain. La crédibilité se construit dans l’action. »

Rénovat Nsengiyumva, chef de la colline Ruhwa, souligne que la parole publique est un levier puissant, capable de mobiliser comme de diviser : « Lorsque le discours est improvisé, il désoriente et fragilise les relations sociales. Lorsqu’il est réfléchi, inclusif et ancré dans la réalité, il peut au contraire renforcer la confiance et stimuler l’engagement collectif. »

Pour cet administratif, l’enjeu dépasse la simple qualité des discours : il touche à la relation entre dirigeants et citoyens, à la crédibilité des institutions et, en définitive, à la réussite des projets de développement.

Quant à Sabine Karimunda, consultante en leadership, il arrive que certains discours suscitent des réactions négatives de l’audience, telles que des critiques ou des moqueries. Dans ce cas, souligne-t-elle, les risques de dissensions sociales deviennent quasi inévitables.

Mme Karimunda invite les leaders à mieux préparer leurs interventions afin de prévenir les réactions haineuses et divisionnistes : définir clairement l’objectif, identifier un message clé et conclure par un appel à l’action : « Il faut être authentique et sincère. Un bon discours nécessite une connaissance de son audience. Un leader doit utiliser un langage inclusif, humanisant et constructif. »

Enfin, recommande-t-elle, le gouvernement devrait soutenir l’École nationale d’administration afin de doter les leaders de compétences en communication. Elle suggère également la mise en place d’une obligation de formation en leadership pour tous les responsables publics avant leur prise de fonction.

*Nom d’emprunt

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