Malgré les séquelles encore vives des conflits passés, certains Burundais choisissent de dépasser les clivages ethniques à travers le mariage. Entre espoirs de réconciliation et blessures persistantes, ces unions révèlent les tensions et les possibilités de reconstruire le vivre-ensemble.
Suite aux périodes de guerre traversées par les Burundais, une forme d’hypervigilance s’est installée, nourrissant parfois le rejet de l’autre. Lorsqu’il est question de mariage interethnique, les messages de haine ressurgissent souvent, perçus par certains comme légitimes d’une communauté contre une autre.
Pourtant, des Burundais parviennent à dépasser ces clivages. C’est le cas de Hawa Niyoyitungiye, rencontrée dans la zone Mivo, en commune Ngozi, province de Butanyerera. À l’inverse, Marie-Thérèse Ndikiminwe, de la même colline, exprime une position plus réservée. Le sociologue Lambert Hakuziyaremye apporte un éclairage sur cette problématique.
Au Burundi, la banalisation des discours de haine est en partie héritée des guerres civiles qui ont marqué plus d’un demi-siècle d’histoire. Ces discours alimentent un cycle de violence et de vengeance, contribuant à une transmission intergénérationnelle des blessures.
Cependant, une partie de la jeune génération se montre déterminée à rompre avec ce schéma, en con struisant des foyers interethniques paisibles et stables.
Un amour qui transcende les clivages
« Ici à Mivo, nous avons enterré cette mentalité qui ne nous fait pas avancer. Ils sont de moins en moins nombreux à considérer l’ethnie comme un critère de mariage. Je pense que cela contribue à bâtir une société plus apaisée », témoigne Hawa Niyoyitungiye.
Elle poursuit : « Quand j’ai épousé mon mari, Nzeyimana Jean, surnommé Shongore, certains de mes amis ont tenté de m’en dissuader. Ils craignaient que sa famille me rejette ou qu’il révèle un mauvais côté une fois mariés. Mais aujourd’hui, je suis épanouie. Nous vivons comme tout couple burundais. Il m’aide au quotidien dans les tâches ménagères : pendant que je prépare le petit déjeuner, il va puiser de l’eau. Nous travaillons ensemble aux champs et il lui arrive même de chauffer de l’eau pour me masser les pieds. »
Pour Nzeyimana Jean, soutenir son épouse est une manière de préserver l’équilibre du foyer et de contribuer, à son échelle, à la cohésion sociale. « Ce n’est pas l’ethnie qui compte, mais le comportement. Si davantage de Burundais le comprenaient, nous avancerions plus vite », estime-t-il.
Des blessures encore vives
Tous ne partagent pas cette vision. Marie-Thérèse Ndikiminwe, septuagénaire rencontrée dans les champs de Bugazi, reste profondément marquée par la perte de son fils, tué alors qu’il revenait d’une répétition de chorale.
« Rien ne remplacera mon fils. Il n’avait rien fait de mal. Il revenait de l’église. Pouvez-vous imaginer ce que j’ai ressenti en découvrant son corps sans vie ? », confie-t-elle, encore émue.
Elle poursuit : « Comment pourrais-je accepter que mes enfants se marient de l’autre côté ? J’aurais toujours peur. J’ai parfois pensé à me venger, mais ma foi m’en a empêchée. Je préfère m’abstenir, mais je ne veux aucun contact avec ces gens-là. »
Pour cette mère de deux enfants survivants, la méfiance reste de mise : « On ne doit pas oublier l’histoire. Mes enfants doivent rester vigilants, même sur plusieurs générations ».
Guérir pour reconstruire
Pour le sociologue Lambert Hakuziyaremye, les difficultés au sein des couples ne sont pas nécessairement liées à l’ethnie, mais plutôt aux comportements individuels et aux dynamiques relationnelles.
« Le regard de la société joue un rôle important. Un couple interethnique harmonieux est perçu comme un symbole de cohésion sociale. À l’inverse, en cas de conflit, on attribue souvent les problèmes à la différence ethnique », explique-t-il.
Il souligne également l’importance de la maturité des conjoints : « En cas de crise, il faut pouvoir résister aux pressions extérieures, notamment celles du clan. Dans le passé, certains allaient jusqu’à commettre l’irréparable pour prouver leur loyauté, dans ce que l’on pourrait qualifier de “processus de purification”. »
Selon lui, le mariage interethnique peut être un véritable moteur de changement des mentalités. Fondé sur l’acceptation de l’autre, il favorise la compréhension mutuelle et contribue à lutter contre la propagation des discours de haine, tout en préparant les générations futures à vivre ensemble.
L’exemple du mariage de Wilbert Dusabe (Hutu) et Nadège Irankunda (Tutsi), célébré en septembre 2023, illustre ces tensions. Leur union avait suscité une vague de réactions hostiles sur les réseaux sociaux, malgré leurs neuf années de fiançailles. Aujourd’hui, le couple vit en paix et inspire son entourage.
Pour eux, « seul l’amour et le respect mutuel permettent de surmonter les obstacles ». Leur expérience encourage désormais certains voisins à suivre leur exemple.




