Dans certaines localités du pays, les besoins essentiels ne sont plus des acquis mais des sources de lutte quotidienne. Les familles s’épuisent à chercher ce qui devrait être garanti, pendant que des promesses officielles s’effacent dans l’indifférence. Au-delà d’un silence assourdissant des autorités face à cette situation, les frustrations croissantes et la colère risquent d’engendrer des tensions…
Sur la sous-colline Kidwebezi, colline Gahwazi, en commune Mpanda, de la province Bujumbura, les habitants vivent dans une précarité alarmante. Clémentine*, comme beaucoup d’habitants de Kidwebezi, n’a pas accès à l’eau potable. Les puits sont à sec ou inexistants. Les femmes parcourent des kilomètres pour une bassine d’eau. « Nous avons maintes fois sollicité l’administration pour résoudre ce problème d’absence de robinets dans cette contrée, mais la solution se fait toujours attendre. Aucune réaction des autorités », regrette-t-elle.
Ce manque élémentaire crée une tension constante dans les foyers et alimente un sentiment d’abandon. « Nous parcourons de longue distance pour accéder à des sources d’eau souvent insalubre. Pour nous les femmes, c’est une double peine parce que nous devons se réveiller tôt le matin pour chercher de l’eau, avant de partir pour les travaux champêtres. On a même cotisé de l’argent pour que notre localité soit alimentée en eau potable, mais jusqu’à présent rien n’a été fait.», déplore Odette*, habitant elle aussi la sous-colline Kidwebezi.
Pire encore, le retard chronique dans la distribution des engrais met en péril la vie de la population. Les cultivateurs se sentent surtout abandonnés, et ne savent plus à quel saint se vouer. « Nous payons des avances pour l’approvisionnement en engrais, mais nous peinons toujours à le récupérer car les stocks sont vides », se lamente André*, habitant Kidwebezi.
Bien plus, malgré les annonces officielles, les frais scolaires illégaux persistent dans cette région. Les enfants des familles modestes sont exclus, et l’éducation devient un privilège réservé à ceux qui peuvent payer. Une injustice qui alimente la colère des parents. « Les responsables des écoles exigent entre 15.000 et 20.000 BIF pour inscrire un enfant, sinon il reste à la maison. On parle de gratuité scolaire, mais elle n’en est pas une. Nous avons plusieurs fois dénoncé cette pratique des directeurs pendant les réunions, malheureusement rien n’a changé jusqu’à présent », fait savoir Éric*, habitant cette contrée.
Confiance brisée
En ce qui est de la prise en charge médicale, les habitants de Kidwebezi se plaignent de la manière dont les pharmacies des hôpitaux publics sont devenues des vitrines vides. Les médicaments sont systématiquement introuvables, obligeant les malades à se tourner vers les pharmacies privées, souvent hors de prix. « À l’hôpital, on me donne une ordonnance, mais jamais les médicaments. L’Etat garantit la gratuité des soins pour les enfants de moins de 5 ans, néanmoins elle demeure dorénavant lettre morte car les médicaments s’acquièrent à un coût élevé dans les pharmacies privées », se désole Jean-Marie*, habitant la sous-colline Kidwebezi. Pour lui, cette situation alimente la suspicion d’un détournement organisé au profit de certains agents sanitaires.
Ainsi, s’indigne Dévote*, habitant Kidwebezi, le silence des décideurs face à ces réalités n’est pas une simple négligence : « C’est comme un mépris, une trahison. On se demande en tant que citoyen à quoi servent nos élus dans cette situation. Ils ne nous aident en rien, se montrant parfois indifférents. »
Face à ces conditions de vie qui se détériorent, Emmanuel*, habitant lui aussi Kidwebezi, évoque l’exode massif de ces campagnards vers l’étranger : « Avec cette inflation généralisée et la cherté de la vie, notre colline risque de se vider surtout de sa main d’œuvre qui peine à satisfaire ses besoins essentiels. Certains n’hésiteront pas à boycotter les prochaines élections, puisque même si on vote, rien ne change et nos doléances sont toujours ignorées. »
Selon Léopold Ndayisaba, administrateur communal de Mpanda, ça arrive parfois que certains dirigeants ou bien des décideurs ne prennent pas de décision en temps utile ou au moment opportun. Et cela, souligne-t-il, a des répercussions néfastes sur la vie de la population : « On l’a remarqué pendant la période de carence des produits Brarudi, où les commerçants au niveau des bistrots faisaient des manœuvres pour pouvoir rehausser le prix, prétextant la rareté et la cherté desdits produits sur le marché. Or, c’était une sorte de fraude et une corruption couverte par ceux qui devraient faire respecter la loi, car le prix de ces produits a été fixé par les instances habilitées, et malheureusement dans ce cas, l’autorité n’est pas intervenue. »
Pour cet administratif, les décideurs qui gardent le silence face à des situations préoccupantes sont soit malintentionnés, ou tout simplement corrompus : « Je dirais qu’il y a une sorte de corruption, ou bien ils sont incompétents parce que si tu es vraiment une autorité digne de foi, qui sait ce qu’il faut faire, tu ne peux pas garder le silence. »
Silence coupable, conséquences explosives
En revanche, prévient Mr Ndayisaba, si la situation reste non résolue, ou qu’il y ait silence de l’autorité, la population peut prendre d’autres voies : « La population perd d’abord sa confiance envers ses dirigeants. Si l’autorité est absente, ça peut arriver qu’il y ait des révoltes, comme le jour où des gens sont entrés par force dans une boutique où étaient cachés des casiers de la bière Primus. Ils ont bu et ont payé la facture correspondant au prix officiel, alors que le boutiquier avait fixé de son gré le prix de cette boisson. »
S’il y a révolte de la population, poursuit l’administrateur communal de Mpanda, le risque d’un chaos est quasi inévitable : « Il peut même arriver de tueries. Des cas de vengeance peuvent se multiplier. Donc, il y a beaucoup de dégâts qui peuvent s’ensuivre. »

Devant des situations de crise, de manque, où ceux qui sont exposés à ce genre de circonstances se posent des questions qui sont sans réponse, explique Emmanuel Ndikumana, expert en leadership, ça suscite le désespoir : « Et les personnes qui sont désespérées ont des réactions imprévisibles. Dans ce sens, tout est possible, même si tout peut être évité. Mais si rien n’est fait, les personnes désespérées sont des personnes dangereuses. Nous connaissons dans certains pays où les gens, selon les pratiques et les cultures, se sont donné aux actes de soulèvement et de révolte. »
M. Ndikumana rappelle que certaines situations de manque comme la carence du carburant, les délestages électriciques, la pénurie d’eau, nécessitent souvent des éclaircissements et explications de la part de l’autorité, mais celle-ci n’est pas néanmoins disposée toujours à donner la lumière : « Dans ce contexte, l’opinion est stressée et frustrée. Des dissensions peuvent ainsi naître dans la société. Les membres des partis de l’opposition, il y a risque qu’ils commencent à adresser leurs jugements contre les membres du parti ou des partis de la mouvance, comme c’est eux qui ont élu les responsables qui sont au pouvoir, et que par conséquent, ils partagent la responsabilité de ce qui est entrain de se passer. »
Appel à la responsabilité
Pour cet expert en leadership, les décideurs doivent s’armer de courage et d’humilité devant de telles situations préoccupantes, et dire la vérité : « Même si quelquefois, on a peur de dire la vérité, on ne peut pas comparer la vérité avec le silence. Parce que le silence donne l’occasion à ceux qui ignorent la réalité, à ceux qui ne savent rien, de dire du n’importe quoi, de le dire n’importe comment. »
Quant à la population qui fait face à de telles situations d’impasse, d’attente d’éclaircissement qui ne vienne pas, Mr Ndikumana invite aussi à être courageux, patient et surtout sage : « Je pense que c’est important que les gens sachent que tous les problèmes sont temporaires. Ils viennent et ils partent. La population en attente doit aussi s’armer de courage et de sagesse, et continuer à exprimer leurs doléances pacifiquement. »
Abondant dans le même sens, Léopold Ndayisaba, administrateur communal de Mpanda, indique que s’il y a une situation qui est vraiment préoccupante au niveau de la société, le leader devrait approcher surtout la population pour lui montrer le comportement à adopter, et informer le fondement de cette situation. « Parce que, par exemple, pour la pénurie de produits Brarudi, peut-être qu’il y a un problème au niveau de l’industrie. Surtout au niveau des matières premières, il faut expliquer cela à la population. S’il y a un problème au niveau du carburant, il faut essayer d’expliquer à la population le problème et montrer comment tout le monde peut conjuguer d’efforts afin de résoudre cette situation. »
*nom d’emprunt




