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Société

Lutte contre le discours de haine : évitons les paroles blessantes !

L’utilisation des mots blessants est ancrée dans la société burundaise. Certains le font inconsciemment, mais d’autres avec un intérêt caché qui peut aboutir à des conflits cycliques, prévient Adolphe Ntibasharira, notre invité de la semaine.

Notre société est confrontée depuis longtemps à un discours blessant. Comment l’interprétez-vous ?

Certains discours ou termes blessants sont utilisés sans que leurs auteurs en soient conscients. Cela est fait souvent sur un ton taquin et les gens ne se rendent pas compte du mal des dégâts qu’ils occasionnent. Il s’agit des mots avec une charge émotionnelle mais qui sont passés dans un langage courant. Par exemple le terme ‘‘Umumenja’’ (Traitre), nom donné aux victimes de la crise de 1972. Je l’ai utilisé envers un ami alors que nous étions encore de jeunes élèves et cela a failli me causer des problèmes. A l’époque, nous étions en train de jouer et je lui ai lancé «uramenje». Je ne me souviens même plus d’ailleurs de ce qu’il avait fait. Cet ami a piqué une colère m’accusant de le traiter de traitre. Je me suis juré de ne plus utiliser ce mot à partir de ce jour-là.

Un exemple sur une échelle plus large ?

Dans la communauté, les mots blessants sont utilisés par exemple par des membres des formations politiques. Vous entendez des gens chanter ‘‘Ntitubaha’’ (Nous ne vous donnerons pas) et tu te demandes : ils ne donneront pas quoi, à qui ? D’autres termes comme ‘‘Gushirira’’ qui signifie littéralement se transformer en braise, est utilisé pratiquement pour semer la peur chez autrui. Si un jeune demande ce que cela signifie, que répondraient ceux qui utilisent ce terme? Diront-ils qu’ils le mettent en garde ? Contre qui ? D’autres slogans sont écrits sur des murs, des pierres des monuments et peuvent blesser ceux qui les lisent, surtout les jeunes encore innocents et qui ont une mentalité positive.

Pouvez-vous être plus explicites ?

Des gens traitent ceux qui ne leur ressemblent pas en ennemi et surtout en présence des enfants. Ils lancent des phrases du type ‘‘Ni babandi’’ pour dire voilà ceux qui nous ont causé du tort, qui sont à la base de tous nos problèmes. Et lorsque leurs enfants ou des jeunes posent la question, les réponses sont du type : « Tu n’as pas entendu ce qui s’est passé en 1993. Ce sont eux qui ont tué ton grand père. Et si tu n’es pas ceci ou si tu n’as pas cela, c’est à cause d’eux» Et l’on commence à énumérer à ce jeune des proches assassinés, disparus, etc. Or, cet enfant ne les a pas connus. Ils ne lui sont donc d’aucune utilité mais les parents que nous sommes se mettent à raconter ce passé douloureux. Nous ensorcelons nous-mêmes nos enfants tout simplement.   

Que visent des auteurs de ce discours ?

Il y a la recherche des faveurs souvent pécuniaires. Sur les collines par exemple, des individus pour une bière, sont prêts à dire du mal des autres. Ensuite, il y a la manipulation politique. Certains candidats au poste électif, se sentent obliger d’adopter un discours blessant envers les gens d’un autre groupe pour rallier les voix de ceux qu’ils supposent être de leur communauté. C’est donc la recherche de leurs propres intérêts.

Et justement si ce discours persiste, que peuvent en être les conséquences ?

Comme je l’ai dit tantôt, c’est la graine qui est semé qui pousse. Si nos enfants continuent à entendre  ce discours, ils grandiront dans cet esprit de division, blessés, et à la longue nous vivrons dans des conflits cycliques. Nous sommes tous des Burundais et interdépendantes. Nous devons donc œuvrer ensemble si nous voulons développer notre pays. Nos différences doivent être une force, pas une faiblesse.

Quel comportement doit-on adopter pour garder notre pays dans la sérénité ?

Abandonner ce discours blessant qui crée des divisions, apprendre à nos enfants dès le bas âge que nous sommes tous interdépendants, et éviter d’utiliser certains mots en présence des enfants, Eviter aussi des discriminations inutiles, la globalisation. Si un individu comment une erreur, essayer de le ramener à la raison. S’il faut qu’il soit puni,  le punir en évitant de s’en prendre à toute sa communauté comme si tous ses semblables avaient commis la même erreur.

Adolphe Ntibasharira, 73 ans, est natif de la province de Mwaro. Il a été, pendant 11 ans, administrateur communal de Kayanza, et a quitté ce poste en 1993 au moment où le pays organisait ses premières élections démocratiques. Après, il a occupé plusieurs postes dans l’administration qui lui ont permis d’acquérir une grande expérience dans la résolution pacifique des conflits.

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