Les violences qui ont marqué l’histoire du Burundi continuent de laisser des séquelles chez de nombreux citoyens. Lorsqu’elles ne sont ni reconnues ni soignées, ces blessures invisibles peuvent alimenter la méfiance, les discours de haine et les violences. A Mugerama, en province de Burunga, habitants et spécialistes plaident pour une prise en charge des traumatismes afin de consolider durablement la paix et la cohésion sociale.
Une blessure qui n’est pas soignée ne disparaît pas forcément avec le temps. Elle peut rester enfouie pendant des années, influencer la manière de percevoir le monde et transformer progressivement une souffrance intérieure en colère dirigée contre les autres.
Au Burundi, où les différentes crises ont laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective, la prise en charge des traumatismes apparaît comme un enjeu majeur pour la consolidation de la paix. Pour de nombreux observateurs, prévenir les violences de demain ne consiste pas seulement à résoudre les conflits visibles, mais aussi à soigner les blessures invisibles qui continuent d’habiter une partie de la population.
Sur la colline Mugerama, en province de Burunga, des habitants témoignent de cette réalité. Leurs récits montrent comment les traumatismes liés aux violences du passé, aux pertes de biens ou aux déplacements forcés continuent d’influencer les relations sociales et de créer un terrain propice aux discours de haine. Ces témoignages ont été recueillis le 4 juin 2026 dans le cadre d’un projet de lutte contre les discours de haine soutenu par l’organisation La Benevolencija.
De la souffrance individuelle au rejet de l’autre

Pour certains habitants de Mugerama, un traumatisme non pris en charge commence souvent par une douleur personnelle qui finit par transformer le regard porté sur les autres. « Une personne qui porte les blessures du passé rencontre beaucoup de difficultés. Elle ne parvient plus à voir les autres de manière objective et reste souvent enfermée dans le conflit », explique T.K., un habitant de la colline.
Selon lui, lorsqu’une personne nourrit longtemps un sentiment d’injustice, elle peut développer de la méfiance, de la rancœur, voire de la colère envers ceux qu’elle considère comme responsables de sa souffrance.
Les tensions observées entre certains résidents et des rapatriés illustrent cette réalité. Plusieurs habitants estiment que les différences de traitement perçues entre les deux groupes alimentent un sentiment d’abandon. « Certains pensent que les rapatriés ont bénéficié d’un meilleur accompagnement, alors que ceux qui sont restés au pays ont eux aussi traversé des épreuves sans recevoir le même soutien », témoigne-t-il.
Lorsque ces frustrations ne trouvent aucun espace de dialogue, ajoute-t-il, elles risquent de transformer progressivement une souffrance individuelle en rejet collectif.
Quand les blessures du passé alimentent les tensions d’aujourd’hui
Les conflits fonciers demeurent l’une des manifestations les plus visibles des traumatismes qui continuent d’alimenter les tensions.
H.G., une habitante de Mugerama, raconte les conséquences vécues par sa famille après leur fuite en 1972 : « Nous avons fui en 1972. À notre retour, nous avons trouvé nos terres occupées. Notre père a longtemps cherché une solution, mais il est mort sans obtenir de réponse. »
Pour elle, l’absence de solution durable entretient une souffrance qui se transmet d’une génération à l’autre : « Nos enfants nous demandent pourquoi nous les avons ramenés de Tanzanie pour les exposer encore à ces conflits. »
Au-delà de la perte matérielle, continue-t-elle, cette situation nourrit un profond sentiment d’abandon, d’humiliation et d’injustice.
Jonas Ndekatubane, habitant de Mugerama partage un vécu similaire : « J’ai perdu ma terre après notre fuite en 1972. J’ai saisi la CNTB et la CVR, mais je n’ai obtenu aucune solution. Celui qui occupe ma terre m’a dit qu’un jour nous nous battrions pour elle. Lui porte une machette, moi aussi. »
Pour lui, cette situation illustre le danger d’une souffrance laissée sans réponse. « Nous souffrons encore intérieurement. Lorsque je rencontre celui qui occupe cette terre ou que je passe devant cette parcelle, la colère revient. »
Soigner les traumatismes pour prévenir les violences futures
La psychologue Félicité Ntikurako explique que les traumatismes non traités peuvent profondément modifier le comportement d’une personne. « Une personne traumatisée peut commencer à voir les autres de manière négative. Elle peut généraliser son expérience et considérer qu’un groupe entier est mauvais à cause du comportement d’un seul individu. »
Selon elle, une victime qui n’a jamais bénéficié d’un accompagnement peut également perdre confiance en elle-même et en son entourage : « Elle peut penser qu’elle ne vaut rien, que tous les malheurs ne frappent qu’elle. Elle finit parfois par se détester elle-même et par détester les autres. »
Pour la psychologue, lorsque ces blessures demeurent ignorées, elles peuvent devenir un facteur de violences collectives : « Les traumatismes non guéris peuvent devenir une source de conflits entre groupes à l’avenir. »
Face à ce risque, elle appelle à renforcer la réponse institutionnelle. Elle recommande notamment de développer davantage de structures spécialisées dans l’accompagnement psychologique, de former les professionnels de santé, les enseignants, les magistrats et les responsables communautaires à l’écoute des victimes et à la prise en charge des traumatismes. « Une personne déjà blessée ne doit pas être blessée une nouvelle fois », insiste-t-elle.
La guérison des traumatismes devrait devenir une priorité nationale
Pour les habitants de Mugerama, la guérison des traumatismes devrait devenir une priorité nationale. A leurs yeux, la réconciliation ne peut être durable que si les souffrances profondes des citoyens sont reconnues, entendues et accompagnées.
Le conseiller collinaire William Habonimana observe d’ailleurs que certaines personnes expriment encore leurs blessures à travers des plaintes récurrentes, des insultes ou une méfiance persistante envers les autres. « Nous constatons que beaucoup de personnes portent encore des blessures. Nous essayons de les encourager et de les accompagner, » indique-t-il.
Félicité Ntikurako confie que renforcer les mécanismes de prise en charge des traumatismes, développer l’accompagnement psychosocial et créer davantage d’espaces de dialogue apparaissent ainsi comme des leviers essentiels pour consolider la paix et la cohésion sociale au Burundi.




