La crise sécuritaire au nord et au sud Kivu de la République Démocratique du Congo divise l’opinion, surtout sur la toile. Au-delà des conflits propres à ce pays qui s’accompagnent des messages de haine à caractère ethnique, beaucoup s’inquiètent du risque de l’embrasement régional, avec comme principale conséquence une guerre civile qui opposerait les différentes composantes de la population de la Région des Grands Lacs…
À Yanza, paisible colline de la commune Kabarore, en zone Rugazi, de la province Kayanza, certains habitants vivent dans l’ombre d’un danger qu’ils redoutent de plus en plus. Alors que la guerre fait rage à l’est de la RDC, les échos de ce conflit traversent la frontière, charriant avec eux des discours de haine à caractère ethnique.
La crise prend des allures de guerre par procuration. Kinshasa, épaulée par le Burundi, affronte le M23, une rébellion majoritairement tutsi que l’on dit soutenue par le Rwanda. Tandis que le M23 revendique la défense des Tutsis congolais marginalisés, Kigali justifie son implication par la menace des FDLR, milice hostile opérant depuis la RDC.
Le Burundi, lui, affirme sécuriser sa frontière, mais son alignement avec Kinshasa révèle un front régional contre l’influence rwandaise. Derrière ces discours sécuritaires se cache un enjeu majeur : le contrôle des minerais stratégiques de l’Est congolais — coltan, cassitérite, or — qui attisent toutes les convoitises. Ce cocktail explosif mêle identités, alliances militaires et appétits économiques dans une guerre aux ramifications régionales.
Emmanuel* (42 ans), habitant la colline Yanza, s’indigne que la crise en cours prend des dimensions ethniques, au point de tourmenter la conscience des Burundais : « Certains individus assimilent les conflits à l’est de la RDC comme étant liés aux antagonismes entre les Hutus et les Tutsis. Cette position attise la haine et la méfiance entre ces deux différentes composantes de la population régionale, d’autant plus que ces peuples se sont livrés à des affrontements sanglants ici au Burundi et dans les pays limitrophes. »
Pire encore, soutient Denise* (50 ans), habitant elle aussi la colline Yanza, cette manipulation de la fibre ethnique fragilise le tissu social, déjà ébranlé par un passé douloureux et une réconciliation en dents de scie : « La rhétorique des certains individus en évoquant les éventuelles racines de cette guerre remet le couteau dans la plaie toujours béante. C’est comme si on réveille les vieux démons qui ne sont guère ensevelis. »
Le climat social en pâtit
Bien plus, poursuit Denise*, cette situation risque de troubler la cohabitation pacifique, socle d’une société unie et prospère : « On craint que la guerre s’étende jusqu’au Burundi. Comme on le dit souvent, lorsque la maison du voisin prend feu, il est fort probable que celles d’à côté prennent feu aussi. Les divisions entre Hutu et Tutsi, que nous avons tant de mal à dépasser, pourraient être ravivées par ce qui se passe au Congo. Plus préoccupant encore, le conflit actuel risque d’embraser toute la région, nous laissant sans aucun lieu de refuge. », s’inquiète-t-elle.
Par ailleurs, confie Egide*, habitant la colline Yanza, ce qui alarme plus d’un, c’est l’usage récurrent de termes ethniques dans les récits du conflit congolais. Pour lui, cette rhétorique clivante, largement relayée sur les réseaux sociaux et dans certaines conversations publiques, menace directement la fragile cohésion sociale : « Des propos criminels sont banalisés, des insultes déshumanisantes et des appels à la violence contre certaines communautés sont proférés sans que personne ne s’en émeuve. Cette normalisation de la haine est un poison pour la société et toute la région, qui risque de dégénérer en violences et en conflits intercommunautaires. »
Résister à la haine
Toutefois, explique cet habitant de Yanza, la paix sociale est à préserver en gardant toujours une vigilance face à cette menace : « La première chose à faire est d’ignorer ces messages de haine fondés sur l’ethnie. La Bible ne parle pas de divisions ethniques. Nous devons nous rappeler que nous sommes tous des enfants de Dieu. Ce n’est pas parce que le Congo brûle que nous devons allumer le feu ici. »
Conscient de la gravité de la situation, Berchmans Nsaguye, administrateur de la commune Kabarore, appelle à la retenue et à la responsabilité. Pour lui, la paix est un bien commun à préserver coûte que coûte : « Nous demandons à la population de rester sereine. Toute personne qui viendrait perturber l’ordre sous prétexte de la guerre en RDC sera appréhendée et traduite en justice », prévient-il. « Notre rôle est de garantir la cohésion sociale. »

Pour Tharcisse Bimenyimana, socio-anthropologue, le conflit en RDC est avant tout une guerre pour le contrôle des ressources naturelles. Il met néanmoins en garde contre la manipulation des identités ethniques à des fins politiques, une dérive bien plus pernicieuse : « Ces conflits ont des racines économiques profondes. Mais certains acteurs les détournent pour attiser les tensions ethniques. C’est une stratégie de division, de manipulation des émotions collectives. Et cela peut facilement franchir les frontières. »
Ce socio-anthropologue souligne également les similitudes ethniques entre la RDC et le Burundi, notamment la présence des Tutsis dans les deux pays : « Le M23, perçu comme un mouvement tutsi, affronte l’armée congolaise. Or, nous avons aussi des Tutsis ici au Burundi. Cela peut créer une confusion dangereuse, une importation du conflit. »
Prévenir plutôt que guérir
La proximité géographique et les liens historiques entre les deux pays rendent la situation d’autant plus explosive. Le Burundi, qui a envoyé des troupes en RDC dans le cadre d’une coopération bilatérale, se retrouve malgré lui exposé aux répercussions du conflit : « Nous sommes dans la même sous-région. Et notre implication militaire, même légitime, peut être mal interprétée. Il suffit d’une étincelle pour que tout bascule. », avertit Tharcisse Bimenyimana.
Pour éviter le pire, ce socio-anthropologue plaide pour une approche structurelle : « Il faut s’attaquer aux causes profondes de la violence : la pauvreté, l’injustice, la mauvaise gouvernance. Tant que ces problèmes persistent, les discours de haine trouveront toujours un terreau fertile. Et la guerre s’ensuivra. »
M. Bimenyimana exhorte aussi les citoyens à ne pas céder à la peur ni à la haine : « Les conflits ethniques ne profitent à personne. Ils laissent derrière eux des sociétés brisées, des familles endeuillées, des générations traumatisées. »
Selon le rapport de l’ACAT Burundi, publié en février 2025, les discours de haine ethnique ont connu une recrudescence inquiétante, notamment sur les réseaux sociaux et lors des réunions clandestines : « Ces propos souvent tenus par des responsables politiques, sont les prémices des pires atrocités », avertit l’organisation. « L’histoire nous a appris que les mots peuvent tuer. »
Face aux tensions qui s’exacerbent dans la région des Grands Lacs, il est urgent de désamorcer les discours de haine avant qu’ils ne deviennent des armes. Car dans cette région meurtrie, la paix reste un combat quotidien.
*nom d’emprunt




