A Ruyigi, la population, les autorités administratives et les acteurs de la société civile mettent en lumière le rôle crucial d’une communication rapide et fiable des autorités en période de tension. Face aux rumeurs et à la peur, une information maîtrisée apparaît comme un levier déterminant pour prévenir les discours de haine et préserver la cohésion sociale.
Le 14 avril 2026, un groupe de journalistes issus de différents médias, avec l’appui de l’organisation La Benevolencija, engagée dans la lutte contre les discours de haine, s’est rendu au marché communément appelé « Ku ka Bujumbura », sur la colline Kigamba, en zone et commune Ruyigi (province de Buhumuza). L’objectif était clair : sensibiliser la population aux dangers des discours de haine en période de tension et mettre en évidence le rôle déterminant d’une communication rapide des autorités dans leur prévention.
Cette activité intervient dans un contexte marqué par les événements du 31 mars 2026 à Bujumbura. Ce soir-là, des détonations ont semé la panique, provoquant des mouvements de fuite et des accidents de la circulation. En l’absence d’informations officielles immédiates, des rumeurs alarmistes ont rapidement émergé : attaque du pays, coup d’État ou encore offensive du M23. Ce vide informationnel a favorisé la circulation de propos anxiogènes et parfois haineux.
Il a fallu l’intervention du porte-parole de l’armée burundaise, Gaspard Baratuza, pour clarifier qu’il s’agissait d’un incendie dans un dépôt d’armes à Musaga. Cette communication a permis d’apaiser les esprits et de freiner l’escalade des rumeurs.
Quand le silence ouvre la voie aux discours de haine
Sur la colline Kigamba, les témoignages des habitants convergent : l’absence d’informations fiables en période de crise constitue un terreau fertile pour les discours de haine. « Quand nous ne savons pas ce qui se passe, la peur s’installe. Et très vite, des rumeurs circulent, parfois liées à l’ethnie ou à des conflits passés », explique Jean Paul Ntagahoro. Selon lui, ce climat d’incertitude pousse certains à se méfier les uns des autres, alimentant ainsi des tensions dangereuses.

Bahita Emmanuel abonde dans le même sens : « Sans communication officielle, chacun interprète la situation à sa manière. Les rumeurs prennent de l’ampleur et peuvent inclure des accusations ciblant certains groupes. Cela peut dégénérer en violences. »
Il insiste sur la nécessité pour les autorités de communiquer rapidement, à tous les niveaux, afin de couper court aux interprétations haineuses.
N.E., une habitante de la colline Kigamba, illustre les conséquences concrètes de ces rumeurs : « Après des explosions, nous avons fui et passé la nuit en forêt. Ce n’est qu’après l’intervention du chef de colline que nous avons appris la vérité. Sans cela, nous aurions pu fuir encore plus loin, jusqu’en Tanzanie, sous l’effet de la peur et des rumeurs. »
Rumeurs et discours de haine : un lien étroit

Photo prise lors de l’interview
Pour Joseph Mpawenimana, les rumeurs constituent souvent la première étape vers la diffusion des discours de haine. « Lorsqu’il n’y a pas d’information officielle, les gens comblent le vide par des suppositions. Certaines de ces informations visent des groupes précis et peuvent inciter à la stigmatisation ou à la violence », explique-t-il.
Il recommande une communication rapide via les radios, les canaux officiels, mais aussi par les autorités locales, dans un délai très court, idéalement entre 30 minutes et une heure après un incident.
L’experte en communication, Dr Hélène Mpawenimana, confirme ce lien : « Le manque d’information favorise la peur, et la peur peut facilement être exploitée pour diffuser des discours de haine. » Elle met en garde contre la tendance à associer les crises actuelles à des épisodes douloureux du passé, notamment en les liant à l’ethnie, à la région ou à l’appartenance politique.
Elle cite des cas récents où des rumeurs infondées, comme le prétendu vol d’organes par simple contact, ont conduit à des agressions. « Des accusations sans preuve peuvent rapidement se transformer en actes de haine. Cela montre à quel point une information fiable et rapide est essentielle pour prévenir ces dérives. »
Informer vite pour couper court à la haine
À l’inverse, une communication rapide, claire et crédible constitue un rempart efficace contre les discours de haine. « Lorsqu’elles informent rapidement, les autorités réduisent l’espace dans lequel les rumeurs et les propos haineux peuvent se développer », explique Dr Mpawenimana. Une telle communication permet de rassurer la population, de maintenir la cohésion sociale et de prévenir les tensions.
Elle recommande qu’un message officiel soit diffusé dans les 30 minutes suivant un incident, et au plus tard dans un délai de deux à trois heures. Ce message doit confirmer les faits, rassurer la population, préciser les mesures en cours et fournir des consignes claires, tout en étant régulièrement actualisé.
Sur le terrain, cette approche est déjà mise en œuvre. Révérien Ntakarutimana, chef de la colline Kigamba, explique : « Nous nous informons rapidement auprès des autorités compétentes avant de communiquer avec la population. Cela nous permet de contrer les rumeurs et d’éviter qu’elles ne se transforment en discours de haine. »
Il insiste également sur le rôle des nouvelles technologies : « Grâce aux téléphones, il est désormais plus facile de diffuser rapidement des informations fiables. »
Au-delà de la gestion des crises, cette initiative met en lumière un enjeu majeur : la prévention des discours de haine passe avant tout par une communication efficace. Dans un contexte où les rumeurs peuvent rapidement se transformer en stigmatisation et en violences, la parole des autorités devient un outil stratégique.
Informer rapidement, de manière transparente et accessible, ne permet pas seulement de calmer la panique : c’est aussi un moyen essentiel de protéger la cohésion sociale et d’empêcher que la peur ne se transforme en haine.




