La corruption, loin de se limiter à une simple infraction, s’impose comme un phénomène aux répercussions profondes sur la société. Elle fragilise la confiance envers les institutions, alimente un sentiment d’injustice et favorise l’émergence de discours de haine. De nombreuses voix dénoncent ses effets destructeurs sur la cohésion sociale et appellent à une prise de conscience collective.
À Rusororo, sur la colline de la zone Kiramira, en commune Cibitoke, dans la province de Bujumbura, la corruption du quotidien dépasse le simple cadre des pratiques illégales. Elle s’insinue dans les relations sociales, nourrit la frustration et alimente des discours de haine de plus en plus assumés.
Sur cette colline, la défiance envers la justice est palpable. Certains habitants dénoncent des décisions judiciaires rendues sans explication, laissant place à toutes les interprétations : « On assiste au procès, puis on nous lit un verdict comme une simple formalité. Mais personne ne prend le temps de nous expliquer les bases légales de la décision. Quand tu perds dans ces conditions, tu ne peux pas t’empêcher de penser que ton adversaire a corrompu quelqu’un », déplore Fiacre*, habitant de la localité.
Ce sentiment est partagé par Rose*, également résidente de Rusororo, qui évoque les conflits fonciers, fréquents dans la région : « Dans ces affaires, la partie qui gagne est presque toujours celle qui a les moyens financiers. Ceux qui perdent repartent avec de la colère, et cette colère se transforme en accusations. On commence à dire que l’autre a acheté le jugement », regrette-t-elle.
La corruption s’étend également aux services de sécurité, où elle prend une dimension profondément humiliante pour les citoyens. Richard*, lui aussi habitant de Rusororo, décrit une réalité banalisée : « Si tu veux rendre visite à un membre de ta famille en détention, il faut payer. Sinon, on te fait attendre pendant des heures ou on te renvoie sans explication. On te fait comprendre que sans argent, tu n’as aucun droit. »
Ce type de pratiques, se lamente-t-il, laisse des traces profondes : « À force de vivre cela, les gens développent une haine contre les policiers. Ils ne font plus la différence entre les bons et les mauvais. Pour eux, tout le monde est corrompu. »
Une corruption perçue comme institutionnalisée
Autre exemple frappant : l’obtention du permis de conduire illustre, pour beaucoup, un système où la corruption est devenue une norme implicite. Emmanuel*, habitant de Rusororo, détaille un mécanisme bien rodé : « Officiellement, on doit payer 100 000 FBu au Trésor public. Mais en réalité, on te demande jusqu’à 600 000 FBu pour que ton dossier avance. Sans cela, tu peux attendre indéfiniment. »
Pour lui, tout semble verrouillé pour ceux qui n’ont pas d’argent : « Certains jeunes se découragent et finissent par dire que, dans ce pays, seuls les corrompus peuvent réussir. »
Au-delà des pratiques quotidiennes, certains habitants pointent une corruption qu’ils jugent désormais structurelle : « Il y a des cadres qui ont des salaires modestes, mais qui possèdent des maisons luxueuses et des biens d’une valeur énorme. Tout le monde le sait, mais personne ne réagit », dénonce Ezéchiel*, habitant de la colline.
Selon lui, le silence de l’État est lourd de conséquences : « Quand les gens voient cela, ils perdent toute confiance. Ils se disent que l’honnêteté ne paie pas. Et cela pousse certains à justifier la corruption ou à nourrir une colère profonde contre ceux qui dirigent. »
Même l’école, pourtant symbole d’égalité des chances, n’est pas épargnée. Nadine*, mère de famille, raconte : « On nous dit que l’éducation est gratuite. Mais au moment d’inscrire mon enfant, un enseignant m’a demandé 10 000 Fbu au lieu des 3 000 Fbu officiels. Quand j’ai posé la question, on m’a fait comprendre que c’était comme ça. »
De la frustration à la haine
Mis bout à bout, ces abus créent un climat explosif. La corruption ne se contente plus d’appauvrir, elle divise : « Aujourd’hui, les gens ne croient plus en leurs dirigeants. Ils accusent tous les fonctionnaires d’être des voleurs. Même dans les discussions ordinaires, les propos deviennent agressifs », observe Gérard*, habitant de Rusororo.
Dans les conflits fonciers, poursuit-il, la suspicion de corruption attise les tensions : « La partie perdante accuse systématiquement l’autre d’avoir corrompu. Cela peut dégénérer en affrontements ou en haine durable entre familles. »
Face à cette situation, certains habitants lancent un appel à un sursaut moral : « Ceux qui se livrent à la corruption doivent comprendre qu’ils détruisent le tissu social. Ils doivent changer avant qu’il ne soit trop tard », affirme Jeanne*.
Même son de cloche chez Boniface* : « Il faut apprendre à vivre selon ses moyens. Le salaire peut être modeste, mais il doit être honnête. L’enrichissement illicite finit toujours par avoir des conséquences sur la société. »
Abondant dans le même sens, Félix Hakizimana, chef de la colline Rusororo, regrette les pots-de-vin souvent exigés pour accéder à certains soins ou pour inscrire un enfant à l’école. Selon lui, ces pratiques entachent l’image de l’ensemble des fonctionnaires, y compris celle des autorités administratives : « La population s’indigne des cas de corruption enracinés dans certains services publics et accuse l’inaction de l’administration. Certains habitants m’ont reproché de ne pas plaider en leur faveur, alors que je ne peux pas m’immiscer dans certaines affaires, comme celles relevant de la justice. »
Il souligne que ces situations nourrissent des tensions latentes, d’autant plus que les recours adressés à la hiérarchie tardent à aboutir :« Dans ce contexte, certains commencent à maudire, à propager des messages de haine, voire à vouloir se faire justice eux-mêmes. »
Restaurer la confiance, une urgence
Félix Hakizimana appelle toutefois la population à refuser les pots-de-vin et à dénoncer les abus : « Chaque citoyen a droit aux services publics sans condition, et l’administration a le devoir de servir la population pour qu’elle recouvre ses droits. »
De son côté, Gaspard Kobako, observateur des questions de gouvernance, souligne que la corruption installe un climat de suspicion et de violence : « Ces paroles violentes divisent la population, créent des groupes antagonistes et peuvent dégénérer en conflits plus graves. »
Il estime également que la corruption est généralisée dans la vie sociale et politique, y compris dans la justice : « Un magistrat corrompu utilise des expressions décourageantes et adopte des comportements qui laissent entendre qu’il attend quelque chose, même sans le dire ouvertement. »
Mais pour lui, les discours ne suffisent pas : « Il faut des sanctions visibles et publiques. Les victimes doivent dénoncer, car la corruption généralisée détruit la confiance et la cohésion sociale. »
Selon l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2025 de Transparency International, le Burundi affiche un score de 17/100 et se classe 167ᵉ sur 182 pays, un niveau critique qui stagne depuis plusieurs années. Les secteurs les plus touchés incluent les marchés publics, le détournement de fonds, le blanchiment d’argent et les nominations politiques.
Parmi les causes structurelles figurent la faiblesse des institutions de contrôle, les bas salaires des fonctionnaires et le manque de redevabilité. Pour Transparency International, cette situation appelle des réformes profondes et une application rigoureuse des lois anticorruption afin de restaurer la bonne gouvernance.
*Nom d’emprunt




