A Kabonga, dans la commune de Nyanza, des femmes dénoncent une pratique discrète aux conséquences parfois lourdes : des hommes achètent des parcelles sans y associer leurs épouses ni inscrire leurs noms sur les documents fonciers. Entre polygamie, peur de la séparation et méfiance au sein des couples, ces biens peuvent ainsi rester dans l’ombre, au risque de compliquer leur transmission. Les autorités encouragent les couples à inscrire conjointement leurs noms pour mieux sécuriser le patrimoine familial.
Le mercredi 12 août, Kabonga s’éveille sous un soleil de plomb. Dans les rues poussiéreuses de cette zone de la commune de Nyanza, en province de Burunga, les commerçantes s’affairent et interpellent les passants. Entre deux clients, une femme glisse à son amie une confidence : son mari vient d’acheter une parcelle, mais son nom ne figure nulle part sur les documents.
Pour elle, ce geste ne relève pas d’un simple oubli. Il pourrait traduire la volonté de garder une partie du patrimoine familial hors de sa portée, voire de se préparer à une éventuelle séparation.
A Kabonga, cette situation n’est pas isolée, selon plusieurs femmes rencontrées. Elles racontent que certains hommes achètent des parcelles sans associer leurs épouses et sans inscrire leurs noms sur les documents fonciers. Pour ces femmes, cette pratique les tient à l’écart de biens pourtant acquis pendant la vie conjugale.
Polygamie, méfiance et peur des conflits
Léonie, 44 ans, voit dans la polygamie l’une des raisons qui expliquent cette réticence. « La raison pour laquelle ils ne les inscrivent pas, c’est qu’un seul homme peut avoir trois ou quatre femmes. Il peut avoir dix ou vingt enfants dispersés dans différents ménages. Il ne sait alors pas quelle épouse inscrire sur les parcelles », explique-t-elle.
Elle évoque sa propre situation. Selon elle, son mari aurait 35 enfants issus de différentes femmes. Dans un tel contexte, certains hommes préféreraient ne désigner aucune épouse sur les documents fonciers, de peur que les enfants issus de différents ménages ne se disputent plus tard les biens laissés derrière eux.
Nahimana, 47 ans, partage cette analyse. Pour elle, ne pas informer son épouse de l’achat d’une parcelle peut prendre les allures d’une violence économique. Un homme peut, selon son témoignage, acheter un terrain dans une autre zone ou une autre commune sans en parler à sa femme. Celle-ci peut ne découvrir l’existence du bien que lorsqu’elle apprend que son mari y a installé une autre épouse.
Mais ces femmes reconnaissent également que la méfiance peut être alimentée par les comportements des deux côtés. Certaines, racontent-elles, quittent leur mari lorsque celui-ci traverse des difficultés financières pour rejoindre un homme plus aisé. « Ces ruptures successives contribuent alors à installer davantage de suspicion dans les couples », confient-elles.
Quand la peur de perdre pousse à cacher les biens
Chez les hommes aussi, la question du patrimoine suscite des inquiétudes. Ndayisaba estime que certaines femmes, après avoir demandé le divorce, récupèrent une partie des biens acquis pendant le mariage avant de refaire leur vie avec un autre homme.
Cette crainte pousserait certains hommes à conserver certains biens à leur seul nom. « C’est pourquoi nous, les hommes, nous gardons certains biens pour nous afin que, s’il faut les partager, il y en ait moins à partager et que le reste, reste au mari », explique-t-il.
Jean Marie, un autre homme rencontré sur place, partage cette inquiétude. Pour lui, certains hommes considèrent le fait de ne pas inscrire leur épouse comme une forme de protection contre une éventuelle séparation.
Une pratique à lourdes conséquences
Mais cette stratégie, censée protéger le propriétaire, peut aussi fragiliser l’ensemble de la famille. Jean Marie indique que lorsqu’une parcelle est dissimulée ou enregistrée au seul nom d’un conjoint, son existence peut devenir difficile à établir après le décès de celui-ci. Les héritiers peuvent alors ignorer certains biens ou se retrouver face à des contestations au moment du partage.
Pour les femmes de Kabonga, la solution passe donc par davantage de transparence. Elles demandent que les épouses soient associées aux transactions foncières et que leurs noms figurent sur les documents relatifs aux biens acquis pendant le mariage. Une manière, selon elles, de mieux protéger le patrimoine du ménage et de limiter les conflits entre conjoints et enfants.
L’administration mise sur l’inscription conjointe

L’administration locale reconnaît que le phénomène existe. Barengayabo Adnette, cheffe de la zone Kabonga, évoque le cas d’hommes qui arrivent à Kabonga en se présentant comme célibataires alors qu’ils ont déjà une épouse et des enfants dans leur zone d’origine. La supercherie est parfois découverte lorsque leurs premières épouses se déplacent pour les réclamer.
Barengayabo précise également qu’un groupe de femmes venant d’autres endroits arrive parfois dans la localité, avec ou sans enfants, et loue des maisons. Selon elle, il arrive qu’avec le temps, certaines d’entre elles finissent par « séduire » les maris d’autres femmes.
La vigilance s’impose
Pour prévenir ce type de situation, l’administration locale encourage les couples à privilégier le mariage légal. Les personnes qui souhaitent se marier doivent notamment présenter une attestation de leur lieu d’origine confirmant qu’elles ne sont pas déjà engagées dans un autre mariage.
Cette orientation est également soutenue par les autorités communales. Siyawezi Oscar, conseiller juridique dans la commune de Nyanza, indique que des campagnes de sensibilisation ont été organisées dans les collines et auprès des ménages pour encourager l’inscription des deux conjoints sur les documents fonciers.
Avec l’appui des partenaires, confie Siyawezi, l’enregistrement massif des parcelles a permis de toucher plusieurs propriétaires. Les campagnes de sensibilisation ont également bénéficié du soutien des organisations actives dans la promotion des droits des femmes dans cette région.
Une parcelle, un patrimoine à sécuriser

Selon Siyawezi, lorsqu’un couple est légalement marié, les noms du mari et de la femme doivent apparaître sur les documents d’achat et sur les titres fonciers afin que la parcelle soit clairement reconnue comme un bien du ménage.
L’inscription conjointe peut aussi être utile dans d’autres situations. « En cas de crédit garanti par la parcelle, par exemple, les droits de chacun des conjoints sont déjà établis. Cette formalisation réduit surtout le risque qu’un seul conjoint puisse se présenter comme l’unique propriétaire du bien », explique-t-il.
Même pour les couples qui ne sont pas légalement mariés, les autorités recommandent d’inscrire les deux noms lors de l’acquisition d’une parcelle afin de limiter les risques de litiges. Pour Siyawezi, les chefs de collines, souvent témoins des opérations de vente et d’achat fonciers, ont un rôle déterminant à jouer : veiller à ce que les deux conjoints soient inscrits lorsqu’un bien est acquis ensemble.
L’enjeu est désormais, conclut Siyawezi, de faire de l’inscription conjointe une pratique courante, afin d’éviter que le patrimoine familial ne disparaisse un jour dans l’ombre d’un seul nom.
Le cas de Kabonga n’est un cas isolé, dans de nombreux ménages les femmes sont en proie à plusieurs formes de violences économiques. Les témoignages font état des femmes qui ne touchent jamais à leur salaire et d’autres qui n’ont pas droit de gérer les biens de la famille. Pourtant, en la matière, l’homme et la femme ont les mêmes droits. Tout de même, il y aussi des hommes qui associent leurs épouses dans les affaires, leur accordent des capitaux et leur autorisent à acheter leurs propres parcelles ou détenir d’autres. Cette attitude est à encourager dans une société patriarcale.
Ce dossier rédactionnel a été réalisé dans le cadre du projet « Lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles : transformation des normes sociales discriminatoires – TWIRINDE IKUMIRANA II ». Ce projet est exécuté sur financement de l’Union Européenne à travers ONU Femmes Burundi et mis en œuvre par le consortium composé du Collectif des Associations et ONGs Féminines du Burundi (CAFOB) comme Lead, de l’United for Children Burundi Bw’uno Musi (UCBUM) et du Forum National des Femmes (FNF). Ainsi, le CAFOB apporte un soutien financier à la concrétisation de l’initiative médiatique de promotion du genre mise en œuvre par le magazine Jimbere.




