Décisions imposées, téléphone surveillé, revenus contrôlés, déplacements limités… Au Burundi, certaines violences conjugales ne commencent pas toujours par des coups. Elles peuvent s’installer progressivement à travers le contrôle et la domination au sein du couple. Derrière ces comportements se trouvent notamment des normes sociales, des modèles d’éducation et des rapports de pouvoir inégalitaires, dont les conséquences peuvent toucher les victimes comme les enfants.
Les violences conjugales désignent les actes de violence commis par une personne à l’encontre de son conjoint ou de sa conjointe, ou de son partenaire, dans le cadre d’une relation de couple. Elles peuvent prendre plusieurs formes : physiques, économiques, verbales, psychologiques, sociales ou symboliques, mais aussi numériques.
Des experts estiment que certaines normes sociales et culturelles, notamment celles associées au système patriarcal, peuvent contribuer au maintien de rapports de pouvoir inégalitaires entre les hommes et les femmes.
« Mon mari ne m’écoute pas lors de la prise de décision. Tout ce qu’il décide se fait comme il le veut. Je n’ai rien à dire devant lui », témoigne B. N., une femme de 32 ans résidant dans un quartier de la zone Kamenge.
Elle affirme vivre sous le contrôle permanent de son conjoint. Selon elle, son mari ne tient pas compte de son opinion lorsqu’il s’agit de prendre des décisions concernant la famille.
Ce contrôle s’étendrait également à ses dépenses personnelles. Elle affirme ne pas être libre d’acheter des vêtements pour elle-même ou pour son enfant. Son téléphone ferait, lui aussi, l’objet d’une surveillance constante.
« Même lorsqu’il m’achète un téléphone, je ne peux pas appeler qui je veux, car je reste toujours sous contrôle. Je n’ai pas le droit d’enregistrer dans mon téléphone les numéros de personnes de sexe masculin », raconte-t-elle.
Dans le même temps, elle dénonce une situation qu’elle considère comme profondément inégalitaire : son mari peut, selon elle, s’absenter pendant plusieurs jours sans qu’elle sache où il se trouve. « Il arrivait des moments qu’il ne rentrait même pas à la maison la nuit. Cela m’a fait mal, mais j’ai fini par accepter cette situation », déplore-t-elle.
Elle se souvient notamment d’un incident au cours duquel son mari aurait réagi violemment après l’appel téléphonique d’un ancien camarade de classe. « Un jour, alors que nous rentrions du travail vers 23 heures, un ancien camarade de l’école secondaire m’a appelée et j’ai répondu. Mon mari m’a immédiatement arraché le téléphone et m’a frappée, en me reprochant de m’avoir acheté un téléphone pour que je puisse ensuite parler avec d’autres hommes », témoigne-t-elle. Depuis cet incident, elle affirme que son mari ne lui a plus acheté de téléphone.
Quand le contrôle s’étend à l’argent
Le contrôle au sein du couple ne concerne pas uniquement les communications. Une femme de la colline Ntarambo, dans la zone Kabuye, en commune Kayanza, explique également que son mari gère tous les revenus issus de leur activité commune dans l’enseignement. « Je n’ai aucun droit sur l’argent de mon salaire. C’est lui qui décide de ce qu’il doit en faire », affirme-t-elle.
Elle dit également être limitée dans ses déplacements et ne pas pouvoir rendre librement visite à ses amis ou aux membres de sa famille. Au fil du temps, elle affirme avoir appris à vivre avec ces restrictions. Selon elle, son mari considère qu’il doit avoir le dernier mot au sein du foyer.
Des normes qui entretiennent la domination
Pour le socio-anthropologue Alexandre Shemezimana, certaines familles peuvent être marquées par une forme de « masculinité militarisée », dans laquelle le père règne sur sa famille comme un patron, dans une relation fondée sur la domination.
« Les structures sociales patriarcales peuvent être la cause principale. Certains hommes restent dans le confinement des normes traditionnelles et culturelles. Certains pensent que les activités des femmes se limitent aux tâches domestiques et que les grandes décisions familiales sont réservées aux hommes », explique-t-il.

Selon lui, dans ce type de configuration familiale, la mère et les enfants peuvent être amenés à se soumettre à l’autorité du père, ce qui favorise les rapports de domination.
Christa Josiane Karirengera, experte en violences basées sur le genre, considère également que le système patriarcal constitue l’un des principaux facteurs à l’origine des violences conjugales. Elle cite notamment la banalisation des violences, le pouvoir financier, l’impunité, les normes sociales fondées sur les inégalités et l’éducation familiale.
Elle évoque également certains facteurs susceptibles de favoriser la domination masculine, notamment certaines interprétations de la religion ainsi que des pratiques liées aux normes sociales.
Des blessures qui dépassent le couple
Les violences conjugales peuvent avoir des conséquences importantes non seulement sur les victimes, mais aussi sur l’ensemble de la famille.
Pour Alexandre Shemezimana, certaines violences socioéconomiques fondées sur le genre contribuent à placer les femmes dans une situation de dépendance économique vis-à-vis de leurs conjoints. Cette dépendance peut également renforcer leur isolement social.
Le psychologue Aristide Bishaza souligne, de son côté, que ces situations peuvent avoir des conséquences importantes sur la santé mentale des victimes, notamment le stress chronique lorsqu’elles restent exposées de manière répétée aux violences, ainsi que la dépression.
Cette dernière peut se traduire par une perception négative de soi, de son entourage et de l’avenir. Dans les cas les plus graves, elle peut conduire à l’apparition d’idées suicidaires, nécessitant une prise en charge urgente et spécialisée.
Christa Josiane Karirengera estime que les violences conjugales affectent les victimes dans plusieurs dimensions de leur vie. « Les violences conjugales attaquent les victimes dans toutes les dimensions humaines, notamment la dimension physique, qui peut entraîner des blessures et la mort, ainsi que la terreur », explique-t-elle.
Elle ajoute que ces violences peuvent provoquer des traumatismes psychologiques, une auto-discrimination, une consommation excessive d’alcool ou encore la fuite du foyer. Elles peuvent également avoir des répercussions économiques, notamment à travers une mauvaise gestion des revenus et une baisse de la productivité au travail.
Selon elle, la séparation ou le divorce peuvent également figurer parmi les conséquences des violences conjugales.Les enfants ne sont pas épargnés. Alexandre Shemezimana explique que ceux qui sont exposés aux violences conjugales au sein de leur foyer peuvent développer des traumatismes et être confrontés à des problèmes de santé mentale, à des troubles de l’adaptation ou encore à des troubles du comportement.
Prévenir dès l’enfance

Pour Aristide Bishaza, la prévention peut notamment passer par le dialogue au sein du couple, le respect des droits de chacun en tant qu’être humain et la remise en question des mentalités qui favorisent des comportements égocentriques entre les hommes et les femmes.
Christa Josiane Karirengera appelle également les victimes à briser le silence et à dénoncer les violences afin d’éviter leur répétition.
Selon elle, la prévention doit commencer dès l’éducation familiale. Dans certains cas, les enfants reproduisent les comportements qu’ils observent au sein de leur famille et dans leur environnement social.
Elle recommande ainsi de renforcer l’éducation à l’égalité entre les filles et les garçons, notamment au sein des familles, des communautés et des églises. Elle préconise également de revoir les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes et de sensibiliser au partage équitable des tâches et des responsabilités au sein des familles.
Selon une enquête gouvernementale réalisée en 2017 et publiée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), 36 % des femmes burundaises âgées de 15 à 49 ans avaient subi des violences physiques au moins une fois dans leur vie. Dans 57 % des cas, ces violences avaient été infligées par leur mari ou leur partenaire intime.




