A Kamarumba, dans la zone Karinzi, commune de Kayanza, des habitants ont partagé leurs témoignages sur les paroles et comportements susceptibles de raviver les traumatismes liés aux violences du passé.
Lors d’un reportage réalisé le 1er septembre 2026 dans le cadre d’un projet de lutte contre les discours de haine mené par La Benevolencija, les habitants ont évoqué les causes et les conséquences de ces discours, ainsi que les moyens de les prévenir afin de préserver la cohésion sociale.

Pour Samuel Misago, habitant de Kamarumba, certaines personnes ravivent les blessures du passé en rappelant à d’autres des événements douloureux qu’elles ont vécus.
Melchior Nahimana, un autre habitant, souligne notamment le rôle de l’alcool dans certains comportements. « Beaucoup de personnes se ravivent mutuellement les blessures du passé à cause de l’alcool », explique-t-il.
Pour Jacqueline Manirakiza, certaines paroles font directement ressurgir les traumatismes liés aux violences vécues par sa famille. « En 1993, sept personnes de ma famille ont été tuées. Je suis devenue orpheline, j’ai fui au Rwanda avant de revenir et de me marier. Lorsque quelqu’un me rappelle cette guerre, je sens qu’il ravive mes blessures », témoigne-t-elle.
Elle estime que ces paroles peuvent également se transmettre aux générations suivantes. « Les enfants finissent par l’apprendre. Ils grandissent avec l’idée de venger leur parent », estime-t-elle.
Une autre habitante, O. K., témoigne-t-elle aussi des blessures liées aux violences de 1972 et de 1993. « Mon père et son frère ont été tués en 1972. En 1993 également, j’ai vu mon frère, mon beau-frère et mes cousins être tués. Il y a donc des personnes qui me disent souvent que nous sommes les enfants de meurtriers. Je sens alors qu’elles ravivent mes blessures et cela me fait très mal », raconte-t-elle.
Pour Eric Bajinama, sociologue, raviver une blessure revient à faire ressurgir une souffrance du passé qui n’est pas encore guérie. « Raviver les blessures d’une personne signifie qu’elle porte une blessure du passé qui n’est pas guérie et que quelqu’un fait ressurgir, provoquant à nouveau sa souffrance », explique-t-il.
Il cite notamment les violences sexuelles, la perte d’un proche et d’autres événements douloureux parmi les expériences susceptibles de laisser de telles blessures. « Cette personne peut être à nouveau traumatisée en voyant ce qui l’a fait souffrir dans le passé, en passant par un endroit où elle a été blessée, ou lorsqu’une personne montre qu’elle considère comme insignifiant l’événement douloureux qu’elle a vécu ou qu’elle se réjouit de ce qui lui est arrivé », précise-t-il.
Le sociologue souligne que les motivations derrière ces discours peuvent être diverses : blessures personnelles, préjugés transmis depuis l’enfance, ignorance ou volonté de soutenir une personne ou un groupe. « Certains le font également parce qu’ils ne réfléchissent pas et pensent que c’est normal et que cela ne peut pas faire de mal aux autres. D’autres le font par ignorance, parce qu’ils veulent soutenir une personne en particulier, sans réfléchir aux conséquences », ajoute-t-il.
De la colère à la vengeance
Selon Samuel Misago, les discours qui ravivent les blessures peuvent provoquer de la colère et conduire à des actes de violence. « La colère de la personne dont les blessures sont ravivées monte et elle peut chercher à faire du mal à celui qui les lui a ravivées. Il arrive que celui que vous provoquez vous fasse du mal », explique-t-il.
Selon lui, les conséquences peuvent dépasser les personnes directement concernées et toucher progressivement leurs familles et la communauté. « Une guerre peut partir d’une petite chose. Elle peut commencer entre deux personnes, puis toucher leurs enfants et finir par provoquer des conflits dans toute la colline, toute la commune ou toute la région », poursuit-il.
Eric Bajinama estime également que ces messages peuvent contribuer à faire évoluer les tensions vers des affrontements. « Ce qu’elles se disent commence dans leurs pensées, passe aux paroles et finit par des affrontements physiques. Des personnes peuvent alors prendre des camps différents », explique-t-il.
Pontien Boyabo, chef de la colline Karinzi, affirme que ces discours peuvent également se transmettre aux enfants. « Les enfants peuvent entendre ces propos et ceux-ci peuvent se propager. Cela peut pousser les gens à se venger les uns des autres », avertit-il.
Des paroles pour prévenir les tensions
Pour prévenir la propagation de ces messages, les habitants appellent d’abord à privilégier des paroles apaisantes et à éviter de raviver les blessures du passé.

Samuel Misago recommande ainsi de « toujours utiliser des paroles qui apaisent » et d’éviter de continuer à « remuer les blessures du passé ».
Melchior Nahimana appelle, pour sa part, à abandonner ces paroles et à « se pardonner les erreurs du passé », tout en encourageant les habitants à se concerter et à travailler ensemble.
Pour Eric Bajinama, la prévention doit également s’attaquer aux causes profondes du phénomène. « Pour prévenir ces situations, il faut identifier les causes profondes du phénomène et lutter contre la propagation des discours qui ravivent les blessures », recommande-t-il.
Il estime également nécessaire de sensibiliser les personnes concernées et d’aider celles dont les blessures sont ravivées à ne pas accorder de valeur aux paroles qui les blessent, tout en agissant contre la diffusion de ces messages.
Pontien Boyabo explique que les responsables locaux interviennent à travers la sensibilisation et orientent les situations difficiles vers les autorités compétentes ou la justice.
Libert Sinzinkayo insiste, lui, sur l’importance de lutter contre l’isolement et la rancœur. « Ils devraient s’aimer et éliminer la haine entre les gens. Ils devraient aller vers les autres, les conseiller régulièrement et leur apprendre à bien vivre avec les autres. Ils devraient éviter de s’isoler, car cela peut favoriser l’accumulation de rancœur en eux », souligne-t-il.
Les participants recommandent ainsi de remplacer les paroles qui divisent par celles qui favorisent le dialogue, le pardon et la cohésion sociale.
Selon Eric Bajinama, certaines pratiques traditionnelles de conseil et de réintégration pourraient également contribuer à prévenir ces comportements. « Autrefois, les Burundais avaient des moyens d’aider les personnes ayant de mauvais comportements : ils les conseillaient et, si nécessaire, les sanctionnaient. La sanction pouvait notamment consister à l’exclure temporairement de la communauté, avant de l’y réintégrer une fois qu’il avait reconnu son tort et changé de comportement. Ces pratiques liées à la tradition du bushingantahe et à l’humanisme peuvent encore avoir leur utilité », rappelle-t-il.




