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Société

Discours dévalorisants, une protection déguisée de ses propres intérêts

Les paroles humiliantes et dévalorisantes envers certains groupes de la société n’ont d’autres visées que de protéger différentes positions de leurs auteurs. Pour Sylvère Ntakarutimana, chercheur doctorant en Science Politique de la paix et directeur de la Radiotélévision Isanganiro, en plus d’ériger des mûrs inutiles, elles peuvent aboutir à la violence…

Qu’est qu’on peut comprendre par discours humiliants et dévalorisants entre différents membres d’une communauté ?

Un discours humiliant, dévalorisant l’autre membre dans la communauté, c’est ce discours-là qui vient créer une frontière entre les membres de la communauté en montrant sur le plan identitaire que deux groupes identitaires ont des différences essentielles. A partir du moment où quelqu’un veut montrer, marquer la différence entre lui et l’autre, il profère ce genre de discours humiliant. Humilier l’autre pour lui montrer qu’il n’a aucune valeur, qu’il n’a aucun droit légitime à revendiquer. Lorsqu’on est dans un discours pareil, on crée des frontières, on construit des murs, certes fictifs, mais opérationnels parce qu’ils divisent les communautés et lorsque celles-ci sont divisées, elles sont en tension permanente, se regardent en chiens de faïence et les violences ou la guerre éclatent pour un moindre pépin, ce qui est malheureux. 

Qu’est-ce qui pousse les membres de différents groupes (ou les leaders de groupes) à proférer les discours humiliants et dévalorisants ?

Les causes sont naturellement des intérêts d’ordre matériel et immatériel. Matériel dans le sens où il faut protéger par exemple les positions dans lesquelles les gens se trouvent car celles-ci génèrent des intérêts économiques évidents d’autant plus qu’elles permettent, pour certaines d’entre elles, le contrôle des ressources. Immatériel dans le sens où sur le plan symbolique, il faut garder par exemple la respectabilité : être dans une position où on est toujours respecté, adoré, vénéré, ce qui fait l’affaire de beaucoup de personnes. Donc proférer un discours dévalorisant, défavorisant l’autre, c’est aussi protéger ses intérêts. Ils le font donc dans le sens de protéger les intérêts immatériel et matériel que procurent les positions qu’ils occupent.

Quelles sont les conséquences alors ?

Les conséquences sont graves. Lorsque tu as tenu un discours dévalorisant, excluant l’autre, qui ne reconnait pas les droits des autres, tu crées des conflits de façon indirecte parce que l’autre que tu as mis au bas de l’échelle ne pourra pas accepter indéfiniment de rester dans cette position. Il devra, à tout moment, chercher à relever la tête, à s’émanciper et au besoin à se révolter. Et la révolte passe, pour la plupart des fois, par la violence. Or, cette violence commence d’une façon peut être lente, elle devient systématique et finalement elle aboutit à la guerre. Or une guerre est toujours une guerre, que ce soit celui qui a été à l’initiative de cette guerre ou celui qui a été attaqué, tout le monde perd. Donc comme conséquence directe, c’est la violence. Et lorsque la violence devient une violence armée, c’est beaucoup plus de dégâts sur le plan matériel, humain, sociétal. Tout le monde perd : des vies humaines fauchées, des pertes liées à l’économie, etc. Vous comprenez que le discours humiliant, dévalorisant, excluant les autres est à la base des maux importants.

Est-ce que ces conséquences sont les mêmes dans un contexte post-conflit ?

Absolument parce que dans un contexte post-conflit, les esprits ne sont pas encore apaisés. Les gens ont toujours des blessures qui rappellent les malheurs du passé. Or, en activant la matrice de la violence à partir du discours humiliant, l’auteur de ce message réalimente la guerre d’antan. Il est primordial de dire aux gens qui tiennent ce discours de cesser parce que le risque est de retourner à la guerre alors que nous en sommes sortis et considérons cela comme un fait du passé. Le revivre dans le présent est un recul sur le plan de la paix.

Quelle attitude pour ceux ou celles qui écoutent ces paroles blessantes ?

Les attitudes dépendent de la manière dont l’autre groupe se comporte. La plupart des fois, ce n’est pas tout le groupe qui agit en masse pour dire qu’il va adopter une telle ou telle autre attitude. C’est beaucoup plus certaines personnes identifiables par leurs positions d’acceptabilité au niveau de la société par exemple des notables, des gens qui ont une certaine valeur transcendantale c’est-à-dire qui peuvent se mettre au-dessus de la mêlée et dire stop : ça on en sait quelque chose, ça risque de nous faire tomber dans le gouffre. Ils deviennent des ponts, des connecteurs pour la paix. Et lorsque des gens pareils existent dans tel groupe et qu’ils peuvent avoir un point de dialogue avec les autres personnes de même qualité de l’autre groupe, ils peuvent être le lien pour rassembler les membres de la communauté qui se regardent en chiens de faïence, qui sont toujours en tension permanente. Mais sinon l’attitude en tant que groupe est difficile mais les attitudes provenant des gens acceptés, peuvent changer des choses, parce que les autres entendent et suivent leur parole. Là où les sages ont existé, les violences n’ont pas pris beaucoup d’ampleur. L’exemple existe chez nous au Burundi. Là où les Bashingantahe ont pu être les témoins des valeurs ancestrales d’Ubushingantahe, ils ont été d’une grande importance et l’hécatombe n’a pas eu lieu. En tout cas, les violences ont été contrôlées, limitées dans le temps et dans l’espace.

Un conseil peut être aux auteurs de ce genre de discours

Le seul conseil que je donnerai c’est de cesser de rallumer la flamme de la guerre. Cela ne sert à rien. Tu alimentes la guerre aujourd’hui, elle commence mais tu ne sais pas comment elle finira. Les conséquences sont toujours graves. Si tu attaques le premier aujourd’hui, tu n’es pas sûr que tu domineras la scène de la guerre demain.  Et donc tenir un discours humiliant envers les autres devraient être banni parce que nous aspirons tous à vivre dans la paix.

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