Après des changements tangibles observés dans plus de 160 collines, le programme communautaire « Belle colline », porté par CARE International au Burundi, attire désormais l’attention des autorités et des organisations partenaires. Réduction des violences familiales, évolution des rôles sociaux et amélioration de la cohésion communautaire : les acteurs plaident pour son intégration officielle dans les politiques publiques afin d’en faire un modèle national de transformation sociale.
Le programme communautaire « Belle colline » pourrait prochainement franchir une étape décisive au Burundi avec son institutionnalisation envisagée comme modèle national de transformation sociale. La question a été largement débattue lors d’un atelier organisé le 26 février 2026 au King’s Conference Center, réunissant autorités publiques, organisations de la société civile et partenaires de développement.

Selon Domitille Ntacobakimvuna, chef du projet WE-CARE au sein de CARE International au Burundi faisant des recherches sur l’approche « Belle Colline », l’objectif de l’approche est clair : provoquer un changement durable des mentalités afin d’améliorer la vie familiale, réduire les violences basées sur le genre et stimuler le développement communautaire. « Lorsque les citoyens sont sensibilisés et abandonnent les pratiques qui freinent l’évolution des ménages, des changements réels apparaissent dans les familles et dans le pays », a-t-elle souligné.
D’un projet pilote à un modèle national
Mis en œuvre dans 168 collines des huit anciennes provinces d’intervention à savoir Gitega, Bujumbura, Muyinga, Kirundo, Kayanza, Ngozi, Rumonge et Bubanza, le programme fait partie d’une initiative régionale menée en Afrique subsaharienne pour reconnaître et mieux partager le travail domestique non rémunéré des femmes.
Son approche repose sur la sensibilisation communautaire, des formations participatives et des représentations théâtrales permettant aux habitants d’identifier eux-mêmes les problèmes sociaux et d’y apporter des solutions collectives.
Face aux résultats observés, plusieurs participants à l’atelier ont recommandé que « Belle colline » dépasse le stade de projet pilote pour être intégré dans les politiques publiques nationales.
Domitille Ntacobakimvuna a ainsi appelé les organisations nationales et internationales à mutualiser leurs moyens financiers, techniques et pédagogiques afin de faciliter la diffusion du programme à grande échelle et d’assurer sa durabilité institutionnelle. Elle a également encouragé les bénéficiaires déjà formés à poursuivre volontairement la sensibilisation dans les collines encore non couvertes.
Des changements visibles dans les communautés
Sur le terrain, les témoignages recueillis illustrent déjà l’impact du programme. À la colline Kidasha, en commune Mutaho (province de Gitega), le chef collinaire Julien Kubwimana affirme que la stabilité sociale s’est nettement améliorée. « Dans nos 684 ménages, 322 couples vivaient en union non légale. Après les sensibilisations, tous ont régularisé leur situation », explique-t-il.
Il indique également une évolution des rôles familiaux : les hommes participent désormais aux tâches domestiques, notamment puiser d’eau, tandis que les femmes contribuent davantage aux revenus du ménage en investissant dans l’élevage ou d’autres activités économiques. « Le développement n’est pas possible lorsque les conjoints ne vivent pas en harmonie », insiste-t-il, ajoutant que d’autres collines sollicitent désormais l’appui du programme, une dynamique qui, selon lui, justifie son extension officielle à l’ensemble du pays.
Même constat à la colline Butanuka, en commune Mpanda (ancienne province de Bubanza). Faustine Ntirampeba, bénéficiaire du projet, décrit une transformation profonde : « Avant, il y avait beaucoup de violences conjugales, d’abandons familiaux et d’enfants non déclarés. Depuis les formations, les conflits diminuent et les habitants travaillent ensemble dans des activités de développement. »
Les groupes d’épargne communautaires mis en place ont notamment permis de réinscrire des enfants déscolarisés et d’améliorer les conditions de vie des familles.
Des données scientifiques qui appuient l’institutionnalisation
Le programme s’appuie également sur le projet de recherche WE-CARE (Women Empowerment -Catalysing Actions and Responsibilities for Equality), mis en œuvre par CARE Burundi en collaboration avec le ministère burundais de la Justice, des Droits de la Personne Humaine et du Genre, le centre de recherche CRELACS de l’Université du Burundi ainsi que COCAFEM/GL, avec un financement du Centre de recherche pour le développement international (CRDI) du Canada.

Le sociologue Vénérand Nsengiyumva, enseignant à l’Université du Burundi, a présenté les résultats d’une étude menée depuis janvier 2025 sur 16 collines. Les chiffres mettent en évidence les inégalités qui justifient la poursuite et l’institutionnalisation du programme : les hommes réalisent en moyenne 6 activités quotidiennes, contre 8 pour les femmes ; pour puiser d’eau, les hommes y consacrent environ 20 minutes, tandis que les femmes y passent près de 2 heures ; dans les activités génératrices de revenus, les hommes travaillent environ 4 heures par jour, contre 3 heures pour les femmes.
L’étude révèle également des résistances culturelles persistantes : certaines femmes déclarent ressentir de la gêne lorsque leurs maris effectuent des tâches domestiques, alors que plusieurs hommes estiment encore que ces responsabilités relèvent exclusivement des femmes.
Concernant les violences recensées dans les communautés étudiées : 42 % sont liées aux ressources économiques, 37 % sont des violences physiques, 16 % concernent les violences sexuelles.
Entre 10 et 15 cas de grossesses précoces sont également enregistrés par colline, signe d’une vulnérabilité persistante des filles et des femmes.
Selon Vénérand Nsengiyumva, la sensibilisation menée dans le cadre du programme produit néanmoins des changements significatifs. Après avoir pris conscience qu’ils dépensaient parfois jusqu’à 3 millions de francs burundais par an dans l’alcool ou des comportements nuisibles à la stabilité familiale, plusieurs hommes ont modifié leur attitude et se sont engagés dans la transformation communautaire.
Il appelle ainsi les autorités locales, les leaders communautaires et les organisations à la mobilisation collective.
Vers une appropriation par l’État

Les participants à l’atelier ont plaidé pour une implication directe des ministères concernés afin d’intégrer « Belle colline » dans les stratégies nationales de développement communautaire.
Lors de l’ouverture des travaux, le ministre burundais de la Justice, des Droits de la Personne Humaine et du Genre, Alfred Ahingejeje, a salué une initiative contribuant à l’autonomisation des femmes, priorité inscrite dans la vision nationale 2040-2060, et a encouragé le renforcement de la collaboration entre institutions publiques et organisations partenaires pour garantir la pérennité du programme.
Pour Gordien Iradukunda, représentant de l’organisation FVS, l’institutionnalisation du programme devrait passer par son appropriation préalable par les ministères sectoriels, notamment ceux en charge de la Justice, de l’Intérieur, du Développement communautaire et de l’Éducation.
Il a recommandé que le programme soit officiellement présenté et validé au niveau ministériel afin d’éviter les obstacles administratifs locaux. « Il est regrettable d’arriver dans une commune où l’administrateur demande d’abord quels intérêts personnels il tirera du projet avant d’autoriser sa mise en œuvre », a-t-il déclaré, plaidant pour un cadre national clair.
Un consensus pour l’extension nationale
Au terme de l’atelier, les organisations participantes ont recommandé de renforcer le dialogue entre la société civile et le gouvernement afin de consolider et d’étendre le programme « Belle colline ». Elles ont proposé que les partenaires unissent leurs efforts pour présenter officiellement à l’État les résultats obtenus dans les collines pilotes et bâtir un mécanisme national durable.
Concernant la demande de poursuite des recherches, Domitille Ntacobakimvuna a indiqué que l’Université du Burundi poursuivra les études et a appelé d’autres institutions et organisations à s’y associer afin de produire des données fiables soutenant l’institutionnalisation du programme.
CARE Burundi s’est engagée à intégrer l’ensemble des recommandations formulées lors de l’atelier et à poursuivre le plaidoyer auprès des autorités nationales pour faire de « Belle colline » une politique publique durable capable d’accompagner la transformation sociale et le développement des familles burundaises.




