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Et si la promesse entrepreneuriale de nos ménages était dans 9m²?

Mardi 04 août 2026. Une interview du Président de la République, Évariste Ndayishimiye, avec la BBC est diffusée. L’entretien aborde le bilan de ses six années au pouvoir — de la sécurité régionale à l’économie, en passant par la diplomatie — et va s’attarder également sur un sujet moins attendu : l’élevage du lapin, ce projet de développement communautaire auquel le Chef de l’État accorde une attention particulière. « Monsieur le Président, où en êtes-vous avec l’élevage de lapins au Burundi ? », demande l’intervieweur. La réponse est précise : « Aujourd’hui, juste avec ma ferme (à Gitega, ndlr), nous produisons en moyenne une tonne de viande par mois. » Puis vient une deuxième question, plus délicate, qui va rapidement faire le tour des réseaux sociaux burundais : « Mais il se dit que beaucoup d’éleveurs mobilisés dans le cadre de ce projet ont fait faillite ? » Le Chef de l’État réplique alors par une nouvelle question : « Et pourquoi [selon vous, ndlr] n’abandonnent-ils pas cette activité ? »

En quelques heures, l’extrait est largement partagé, commenté, parfois détourné. Les uns y voient la confirmation d’un échec annoncé. Les autres dénoncent une campagne de dénigrement. Entre les deux, les faits semblent parfois avoir du mal à trouver leur place. Il serait pourtant trop facile de réduire cette histoire à deux mots : réussite ou échec. La réalité est nécessairement plus complexe. Elle mérite d’être regardée avec suffisamment de recul pour être comprise. Car, au fond, l’enjeu dépasse largement le lapin. Il s’agit d’une question beaucoup plus vaste : dans un pays où la majorité de nos familles vivent encore de l’agriculture et de l’élevage, sommes-nous capables de transformer des pratiques traditionnelles, longtemps exercées à petite échelle, en véritables opportunités économiques capables de générer des revenus, de créer des emplois et de contribuer à notre sécurité alimentaire ? C’est à cette question que les dix-huit derniers mois tentent, progressivement, d’apporter des éléments de réponse.

18 mois pour commencer à comprendre

Comme pour toute filière de production — et plus encore lorsqu’il s’agit d’agriculture et d’élevage — le passage à l’échelle commence par une phase pilote. La politique nationale de promotion de la cuniculture a ainsi fait le choix de commencer par la mise en place de centres naisseurs : des laboratoires de terrain où l’on expérimente, observe, mesure, corrige et recommence.
Deux infrastructures de ce type sont aujourd’hui opérationnelles : le Centre de Sélection et de Multiplication Génétique Cunicole de SOVERT à Kibimba, dans la province de Gitega, et le Centre Naisseur Cunicole de Muyange de SUNGURA NET, dans la province de Bujumbura. Ce dernier est l’un des projets structurants du PAEEJ, avec autour de 5 milliards de Bif déjà investis: la prochaine phase verra l’installation de 500 unités modernes d’élevage cunicole par les jeunes à travers toutes les communes du Burundi.

Vue aérienne du Centre Naisseur Cunicole de Muyange

À la fin du mois de janvier 2025, près de 600 reproducteurs venus de France — grands-parentaux à Kibimba et parentaux à Muyange — avaient été introduits dans les deux fermes déjà fonctionnels. Dix-huit mois plus tard, la question la plus pertinente n’est peut-être donc pas encore de savoir si le modèle a atteint son potentiel maximal pour passer à l’échelle nationale. La véritable interrogation est plus simple : qu’avons-nous appris ? Dans le relatif silence qui caractérise le travail de laboratoire, avec l’accompagnement de partenaires internationaux, une première étape essentielle a été franchie : former les premiers techniciens burundais appelés demain à accompagner et à encadrer une filière à l’échelle du pays.

Puis le terrain a parlé. Les centres ont produit du concret : des lapereaux vigoureux, issus d’une génétique améliorée et capables de s’adapter à nos collines et à notre climat. Sur certaines bandes, les performances techniques observées en maternité et en engraissement se sont révélées particulièrement encourageantes — des taux de fertilité et fécondité allant de 85 à 100% ; au sevrage, une portée moyenne au sevrage de 8 ; un poids de 2,3 kg à l’âge moyen d’abattage (70 jours) —, parfois même supérieures à certains résultats de référence observés en Europe. Sur d’autres, les performances ont été plus modestes. Et c’est précisément là que commence l’apprentissage, selon notre expérience. Derrière chaque bande, portée, mortalité, gain de poids, ou encore difficulté rencontrée, se cachent désormais des questions auxquelles il faut apporter des réponses.

Pourquoi certaines bandes obtiennent-elles de meilleurs résultats que d’autres ? Quelle influence l’alimentation exerce-t-elle sur la reproduction, la croissance, la mortalité ? Quelles conditions permettent-elles de maintenir durablement les performances reproductives ? À quel âge et à quel poids faut-il privilégier l’abattage ? Quel niveau de mortalité peut être considéré comme acceptable dans les conditions d’élevage burundaises ? Ces questions peuvent sembler techniques. Elles ne le sont pas. Derrière chacune d’elles se trouve peut-être, demain, le revenu d’une famille. Car les dix-huit mois écoulés n’étaient pas destinés à démontrer que tout était déjà maîtrisé. Ils étaient destinés à apprendre à maîtriser.

Les lapereaux nés au Centre naisseur cunicole de Muyage

Du centre naisseur à la famille

Le 01 février 2025, le Centre Naisseur Cunicole de Muyange est inauguré par le Président de la République. Dans le livre d’or de SUNGURA NET, le Chef de l’État souligne le courage des jeunes derrière la mise en place de ce projet prometteur, mais rappelle également que sa réussite dépendra de sa déclinaison jusqu’aux ménages burundais. Avec le recul, cette remarque prend tout son sens. Un centre naisseur peut produire des reproducteurs. Un technicien peut transmettre un savoir-faire. Une génétique peut améliorer les performances. Mais une filière ne devient réellement une filière que lorsqu’elle commence à vivre dans les familles, les coopératives, les collines, les communes, ou encore les provinces.

Les premières observations dans ces laboratoires de terrain semblent confirmer une réalité essentielle : l’intensification cunicole ne repose pas uniquement sur la génétique. Elle repose sur plusieurs facteurs qui doivent fonctionner ensemble : génétique, alimentation, logement, hygiène, santé et technicité. À cela s’ajoutent les coûts de production, l’accès aux intrants et l’organisation des acteurs. Autrement dit, l’un des principaux enseignements de ces dix-huit mois est peut-être le plus simple de tous : il ne suffit pas d’avoir de bons lapins. Il faut construire tout l’écosystème autour d’eux. Et c’est probablement ici que se joue la prochaine étape.

Avant de multiplier les éleveurs, il faut maîtriser le modèle

Les centres naisseurs n’ont jamais eu vocation à devenir une fin en soi. Leur rôle est de démontrer qu’une cuniculture intensive est possible dans les conditions burundaises. Cette première étape franchie, l’enjeu change désormais de nature. Il ne s’agit plus seulement de produire de bons lapins. Il s’agit de savoir si le modèle peut être reproduit économiquement chez une famille burundaise. Avant de passer à des milliers d’éleveurs, il faut pouvoir répondre à quelques questions très simples : combien consomme un reproducteur ? Combien de petits peut-on raisonnablement obtenir ? Quelle mortalité faut-il prévoir ? Combien coûte réellement un kg de viande produit ? Quel prix le marché accepte-t-il, compte tenu notamment des habitudes alimentaires des Burundais ? Et surtout : quel revenu une famille peut-elle réellement espérer ? Ce sont ces réponses qui permettront de passer de l’expérimentation à la reproduction du modèle. Et lorsque ces réponses seront suffisamment solides, le véritable changement d’échelle pourra commencer.

C’est ici que les 9 m² prennent tout leur sens. Une surface de trois mètres sur trois. Un espace capable d’accueillir une cage moderne de 24 compartiments, avec 12 reproducteurs et jusqu’à 108 lapereaux, pour une production pouvant atteindre 150 kg de viande de lapin tous les deux mois. Pris isolément, ce chiffre peut sembler anodin. Mais imaginez maintenant cet espace derrière une maison familiale. Imaginez une mère ou un père qui, au lieu de considérer ces quelques mètres carrés comme un espace inutilisé, y voit une activité. Imaginez des reproducteurs, des lapereaux, un calendrier de production, un technicien qui accompagne, une alimentation adaptée et un marché capable d’acheter. Alors les 9 m² cessent d’être une simple surface. Ils deviennent une mini-usine de production.

Lorsqu’une femme rurale à Ngozi pourra vendre avec profit ses premiers lapins pour contribuer aux frais scolaires de ses enfants. Lorsqu’une coopérative de jeunes diplômés à Makamba pourra structurer sa propre production, créer des emplois et sécuriser son débouché régional. Lorsqu’une commune comme Ruyigi pourra voir émerger autour du lapin des producteurs, des techniciens, des fournisseurs d’aliments et des débouchés, nous commencerons alors à parler d’une économie cunicole. Voilà l’impact visé. Parce qu’une filière agricole ne se mesure pas seulement à ce qu’elle produit. Elle se mesure aussi à ce qu’elle permet aux gens de devenir.

Blaise Nkuruyingoma, DG de SUNGURA NET: une expérience de terrain de quatorze ans, qui va de la banque à la gestion d’un centre naisseur cunicole, en passant par le journalisme économique

Le vrai défi commence maintenant

Avant toute chose, il est important de rappeler que construire une filière ne dépend pas d’une seule personne. C’est précisément ce que cherchent à mettre progressivement en place les différents acteurs qui se positionnent aujourd’hui tout au long de la chaîne de valeur cunicole. En amont, SOVERT travaille notamment à la préservation et à la consolidation d’une génétique cunicole performante. SUNGURA NET, de son côté, se prépare à assurer la multiplication des reproducteurs destinés à être diffusés auprès des éleveurs, avec l’accompagnement vétérinaire de NOBILIS PHARMA et des usines d’aliments équilibrés pour le bétail, dont le lapin, à Mwaro et Masanganzira (appuyés par PAEEJ). En aval, l’enjeu est tout aussi déterminant : créer un marché d’écoulement. À travers ses campagnes de promotion, BITWI contribue à faire progressivement entrer le lapin dans les habitudes alimentaires des Burundais. Et lorsque le marché commence à répondre, d’autres maillons peuvent se structurer : ainsi, la plateforme KIGEGA, engagée dans la promotion et la commercialisation, notamment à l’export, du « Made in Burundi », a permis d’écouler 12 tonnes de viande de lapin au cours du premier semestre 2026, à travers un seul point de vente — le Centre commercial KIGEGA, situé au Palais des Arts, grâce au financement du PAEEJ et de la CRDB Burundi.

Le Président de la République, à travers la politique nationale de promotion de la cuniculture, a contribué à mettre cette ambition à l’agenda. Mais aucune politique publique ne peut, à elle seule, construire une chaîne de valeur. La prochaine étape appartient à tous ceux qui peuvent transformer l’expérimentation en réalité économique : provinces, communes, institutions financières, organisations non gouvernementales, partenaires techniques et, surtout, producteurs eux-mêmes. Il faudra accompagner. Former. Financer intelligemment. Sécuriser l’accès aux intrants. Mesurer les performances. Organiser les marchés. Corriger les erreurs. Et surtout, accepter qu’une filière agricole ne se construit pas en quelques mois. Elle se construit par essais, apprentissages, parfois par erreurs, mais, et surtout, par la capacité à tirer des leçons du terrain.

Les dix-huit premiers mois ont permis de poser des bases, de découvrir ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins bien et ce qui doit encore être amélioré. La question n’est donc plus seulement : le lapin peut-il marcher au Burundi ? La question est désormais beaucoup plus ambitieuse : sommes-nous capables de construire autour du lapin un modèle économique que nos familles pourront réellement reproduire ? Si la réponse est oui, alors les 9 m² ne seront plus seulement 9 m². Ils seront peut-être le début de quelque chose de beaucoup plus grand. D’un revenu. D’un emploi. D’une famille plus résiliente. D’une filière. Et peut-être, tout simplement, le début d’une nouvelle manière de regarder ce que notre élevage peut encore nous offrir. TURI KUMWE TWESE? BIRASHOBOKA!

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