La ville de Bujumbura était confrontée à une crise énergétique sans précédent depuis le début du mois d’août 2025. Annoncées comme de simples perturbations dans la fourniture d’électricité, les coupures se sont transformées en une paralysie généralisée, affectant les hôpitaux, les foyers, les commerces, les médias et l’ensemble du tissu économique de la capitale. Retour sur deux semaines qui ont semblé une éternité…
Dans un communiqué publié le 1er août, la Regideso avait annoncé des interruptions de courant dans les communes de Muha, Mukaza et Ntahangwa, du 4 au 14 août, en raison des travaux de raccordement du nouveau poste de Rubirizi à la ligne de transport 110 kV Gahongore, Poste RN1. Mais dès les premiers jours, les coupures se sont étendues à toute la ville.
L’hôpital Prince Régent Charles au bord du chaos
L’hôpital Prince Régent Charles a été l’un des premiers établissements à subir de plein fouet les conséquences. Pris de court, il s’est retrouvé incapable de gérer les services essentiels: chambres froides, néonatologie, hémodialyse, admissions et sorties. Le personnel, débordé, a quitté les bureaux pour se mêler aux malades, tous témoins directs d’une situation alarmante.
Face à l’urgence, les cadavres et les nouveau-nés en couveuses ont été transférés vers d’autres structures pour éviter le pire. Les agents en tenue kaki s’activaient à distribuer des bonbonnes d’oxygène en remplacement des systèmes électriques défaillants. Les deux groupes électrogènes de l’hôpital étaient hors service: celui de l’entrée manquait de carburant, celui de l’arrière a cessé de fonctionner tard dans la nuit après quelques heures d’activité.
Le 9 août, devant la salle d’hémodialyse, des infirmières attendaient impuissantes: « Tous les patients qui avaient rendez-vous sont repartis. Sans électricité, nous ne pouvons rien faire », confiait l’une d’elles. Plus tard dans la journée, l’hôpital publiait un communiqué qualifiant les informations relayées de malveillantes, malgré les témoignages concordants du personnel.
Soutien d’urgence et disparités entre hôpitaux
Face à la gravité de la situation, l’UNICEF a dépêché un groupe électrogène à l’hôpital Prince Régent Charles pour permettre la reprise des services essentiels.
À l’inverse, l’hôpital Roi Khaled a mieux résisté grâce à son groupe électrogène opérationnel. Son directeur, Stany Harakandi, explique: « Nous sommes abonnés à une station-service qui nous assure un approvisionnement régulier en carburant. Malgré quelques coupures, les services continuent. »
Il précise que l’établissement, bien que dépendant du ministère de l’Éducation nationale, utilise ses fonds de fonctionnement pour garantir un ravitaillement constant: « Avec la pénurie actuelle, notre station-service partenaire fait tout pour que nous ne manquions pas de carburant. »
Des métiers à l’arrêt, des familles en détresse
Dans les quartiers de Bujumbura, les professionnels dont les activités dépendent de l’électricité étaient également à l’arrêt. Coiffeurs, soudeurs, meuniers, vendeurs de yaourt traditionnel… tous ont subi des pertes considérables. Devant leurs locaux, certains attendaient désespérément le retour du courant, parfois toute une journée, pour ne bénéficier que de quelques minutes d’électricité: 10 minutes, 30 minutes, rarement plus de 2 heures. Ils étaient incapables de générer le moindre revenu pour nourrir leurs familles.
Un vendeur de lait fermenté, interrogé par le magazine Jimbere le 13 août dans le quartier Kanyosha, témoignait : « Même le lait frais, nous en achetons très peu, juste ce qu’on peut vendre dans la journée. Une grande partie de celui que nous avions stocké dans le réfrigérateur a tourné, nous avons dû le jeter. »
Les habitants ont dénoncé une vie quotidienne devenue insoutenable. Yvette Kwizera, résidente de Kamenge, expliquait que le prix des bougies a doublé, passant de 1 000 à 2 500 FBu. Claude Niyonzima, du quartier Bwiza, ajoutait : « Là où on payait 1 500 ou 2 000 FBu pour une coupe de cheveux, c’est maintenant 5 000 FBu. Charger un téléphone coûte désormais 2 000 FBu, contre 500 FBu auparavant. » Il confiait qu’il lui arrivait de passer la journée sans manger, faute de pouvoir griller du maïs.
La nuit, dans les quartiers populaires comme Buyenzi, Bwiza et Jabe, les habitants se regroupaient dans des bars équipés de panneaux solaires ou de générateurs. Beaucoup n’y allaient pas pour consommer, mais pour recharger leurs téléphones, leur seul lien avec le monde extérieur.
Les médias indépendants réduits au silence
Les radios indépendantes telles qu’Isanganiro, PJ Classic FM, Black FM et Ejo Heza ont vu leur rythme de diffusion fortement perturbé. Faute d’électricité, elles devaient attendre le rétablissement du courant pour reprendre leurs émissions. La situation était aggravée par la difficulté d’accès au carburant: certaines n’ont pas reçu l’autorisation de s’en procurer en bidons, d’autres avaient la peine à en trouver et se tournaient vers le marché noir à des prix exorbitants.
Charles Makoto, directeur de la radio Isanganiro, reconnaissait que la coupure est liée à des travaux techniques en cours pour améliorer l’approvisionnement. Il a expliqué que sa station n’a pas pu diffuser les informations matinales du 12 août, faute d’électricité et de carburant : « Nous avons sollicité une autorisation auprès du ministère de l’Énergie pour aller chercher du carburant en bidons dans une station, mais elle nous a été refusée. Et c’est compréhensible, car eux-mêmes n’en ont pas. »
Makoto avait appelé le gouvernement à agir : « Peu importe que le carburant soit cher, l’essentiel est qu’il soit accessible. »
Des voix se sont élevées pour dénoncer une crise structurelle
Pour Alexis Nimubona, responsable de la communication de l’organisation Olucome, cette crise énergétique a des conséquences graves sur la santé publique, le commerce et la vie des familles. Il estime que la Regideso était consciente du projet en cours et que le gouvernement aurait dû anticiper: « La ville de Bujumbura représente plus de 80 % de l’économie nationale. Il fallait se préparer pour protéger cette économie. »
Il appelle les autorités à indemniser les citoyens touchés et à garantir une fourniture électrique stable à l’échelle nationale.
Faustin Ndikumana, président de l’organisation Parcem, va plus loin. Il dénonce une gouvernance défaillante, un manque de planification et une crise politique persistante. Il cite des exemples révélateurs: « Le barrage de Rwegura est évoqué depuis 1986, les projets Jiji-Mulembwe et Kabu 16 depuis 2007, mais ce n’est qu’en 2025 qu’ils commencent à voir le jour. Cela montre que les projets ne sont pas bien planifiés. »
Il pointe également le vieillissement des infrastructures, construites à l’époque coloniale et jamais renouvelées depuis plus de 60 ans. Selon lui, la corruption au sein de la Regideso (mauvaises commandes, détournements, favoritisme) aggrave la situation.
Malgré tout, M. Ndikumana salue les efforts du leadership actuel de la Regideso: « Il reste beaucoup à faire, mais les initiatives en cours sont encourageantes. » Il rappelle que le Burundi dispose d’un potentiel énergétique estimé à 1 700 MW, dont 300 MW pourraient être exportés. Actuellement, le pays produit 110 MW, grâce notamment au projet Jiji-Mulembwe, contre 30 à 50 MW les années précédentes.
Pour sortir de cette impasse, il appelle à renforcer la coopération internationale, lutter contre la corruption, améliorer la planification des projets et moderniser la Regideso.
La Regideso rassure
Alors que Bujumbura restait plongée dans l’incertitude énergétique, la Regideso tentait de rassurer. Son directeur général, Jean Albert Manigomba, avait promis un retour progressif de l’électricité à partir du 14 août, si les travaux se déroulent comme prévu. Ces opérations, menées à Rubirizi, visaient à connecter la ligne haute tension Gahongore (110 kV) au nouveau poste de Rubirizi, dans le cadre du projet Kamanyola–Bujumbura. Cette ligne, qui transporte l’électricité depuis Kamanyola (RDC) jusqu’au poste de Kamenge, est essentielle à l’approvisionnement de la capitale.
Sa mise hors service a provoqué un déficit estimé à 50 MW, affectant l’énergie en provenance des centrales de Ruzizi 2, Kabu 16 et Rwegura. Pour limiter les dégâts, un pylône a été installé afin d’alimenter le poste de Buterere, garantissant un approvisionnement minimal pendant la durée des travaux.
Manigomba se voulait optimiste: une fois les raccordements achevés, le courant devrait revenir à la normale. Il a également annoncé que la future électricité de Ruzizi 3 transitera par cette même ligne, ce qui nécessitera des aménagements pour en renforcer la capacité.
Enfin, il a assuré que les travaux de remplacement des anciennes lignes dans la capitale ne perturberont pas la distribution, grâce à la construction préalable de nouvelles infrastructures destinées à maintenir la continuité du service.




