Lancé pour rapprocher les services publics des citoyens, le projet de construction de bureaux zonaux financé à hauteur de 79 milliards de francs burundais connaît une mise en œuvre disproportionnée. Certains chantiers sont toujours à l’arrêt alors que les bâtiments déjà réceptionnés présentent des imperfections majeures. D’autres infrastructures, en revanche, semblent répondre aux attentes des usagers. Entre retards, défaillances d’entrepreneurs et difficultés de suivi, le programme soulève des interrogations sur la qualité et l’efficacité de son exécution.
Mercredi 12 août, à Kayogoro, dans l’ancienne commune de Mabanda actuellement dans la commune Nyanza de la province Burunga, le nouveau bureau de zone est loin d’être opérationnel. Pour comprendre les raisons derrière ce retard, nous rencontrons Nikundana Jérôme, conseiller chargé du développement. Il travaille dans un bâtiment des Centres d’enseignement des métiers (CEM), initialement destiné aux Centres jeunes.
Pourquoi les responsables de la zone n’occupent-ils pas encore le nouveau bâtiment ? « Les travaux ne sont pas encore terminés », répond-il, avant de nous nous faire visiter le chantier.
Des chantiers qui tardent à aboutir
Pour y accéder, il faut emprunter une route en terre en mauvais état. A l’arrivée, le bâtiment est envahi par les mauvaises herbes. A l’intérieur comme à l’extérieur, des déchets dont des excréments jonchent le sol. Les fenêtres et les portes ne sont pas encore installées et le sol n’est pas pavé. Les travaux semblent s’être limités à l’élévation des murs et à la pose de la toiture.
Selon Nikundana Jérôme, le chantier est à l’arrêt depuis octobre 2025. « Nous nous sommes renseignés auprès de la commune et on nous a dit qu’ils connaissent le titulaire du marché et que la construction du bureau de zone va se poursuivre », explique-t-il.
L’attributaire serait, selon les informations recueillies par les responsables locaux, un enseignant qui aurait déjà quitté le Burundi pour travailler à Dubaï.
Pour les responsables de la zone Kayogoro, cette situation complique le travail quotidien. Le conseiller juridique ainsi que les responsables des affaires sociales, de l’agriculture et de l’élevage, de la santé, de l’éducation et de l’état civil ne disposent pas de bureaux.
« Actuellement, comme nous sommes en vacances, nous empruntons les salles des Centres jeunes où fonctionnent les écoles des métiers pour accueillir les personnes qui viennent nous voir », explique le conseiller chargé du développement.
Un constat amer a Butanyerera

A Gatsinda, dans la commune de Ngozi dans la province de Butanyerera, le retard est également important. Alors que certains bureaux construits dans le cadre du programme sont fonctionnels depuis près d’un an, le chantier de cette zone reste inachevé.
Maurice Irankunda, chef de zone Gatsinda, attribue notamment cette situation à l’abandon du chantier par l’entrepreneur. Après avoir conclu le marché à un prix négocié, celui-ci aurait suspendu les travaux en invoquant la hausse du coût des matériaux de construction. Les travaux ont finalement été arrêtés alors qu’ils étaient réalisés à environ 40 %.
Une version confirmée par Kwizerima Dieudonné, chargé de l’urbanisation en commune Ngozi. Selon lui, l’entrepreneur n’a pas respecté ses engagements. Ce qui a conduit à la résiliation du contrat. L’entreprise avait déjà reçu environ 90 millions de francs burundais.
Après un inventaire des travaux réalisés et de ceux restant à effectuer, le contrat a été résilié. De nouveaux moyens ont alors été sollicités auprès du FONIC afin de poursuivre le chantier.
Des bâtiments livrés avec des imperfections
L’inachèvement des chantiers n’est toutefois pas le seul problème relevé sur le terrain. Dans certaines zones, les bâtiments sont déjà occupés, mais présentent des signes de dégradation.

A Kabonga, dans la commune de Nyanza, la cheffe de zone, Barengayabo Adonette, constate déjà une dégradation des murs à plusieurs endroits. Les caniveaux destinés à évacuer les eaux de pluie présentent eux aussi des imperfections.
« Nous demandons aux constructeurs de revenir afin que nous puissions leur montrer tous les défauts constatés et qu’ils puissent les corriger », plaide-t-elle
Siyawezi Oscar, conseiller juridique communal à Nyanza, reconnaît que certains bâtiments présentent des défauts avec nuance. Selon lui, des corrections ont déjà été effectuées dans certaines zones, notamment à Mukungu, Nyanza et Kazirabageni.
Dans la commune de Nyanza, 13 bureaux de zone sont prévus. Deux, ceux de Gitara et de Kayogoro, n’étaient pas encore achevés au moment de notre reportage.
A Gatete, dans la commune de Rumonge, le constat est similaire. Niyimpojeje Yvette, cheffe de zone, affirme que des fissures sont visibles sur le bâtiment. Certaines portes présentent également des défauts et le ciment s’est détaché autour de plusieurs fenêtres. Les trottoirs et le pavage montrent eux aussi des signes de dégradation.
« Tout le bâtiment présente des fissures. (…) Si les choses restent ainsi, le bâtiment ne fera même pas deux ans avant de commencer à se dégrader sérieusement », déplore-t-elle.
Un projet qui suscite de nombreuses interrogations
Le suivi du chantier aurait également été compliqué par l’éloignement du titulaire du marché, basé à Bujumbura. « J’ai essayé de retrouver le titulaire du marché. Il a envoyé un ingénieur qui est venu faire quelques interventions, puis il est reparti », explique-t-elle.
Elle demande à la commune de s’assurer, avant la réception définitive, que l’entreprise revienne corriger les malfaçons.
A Maramvya, dans la commune de Gitega, le nouveau bureau zonal suscite lui aussi des réactions partagées. Les citoyens apprécient la présence d’un bâtiment moderne, mais déplorent plusieurs imperfections constatées près d’un an après sa mise en service.
En cas de pluie, l’eau s’infiltre notamment à travers les murs. Les usagers évoquent également l’absence d’un système adéquat d’évacuation des eaux pluviales, de raccordement à l’eau potable et d’électricité, alors que les installations électriques sont déjà présentes dans le bâtiment.
Oscar Ndayiragije, chef de la zone Maramvya, confirme plusieurs de ces problèmes. Selon lui, les services occupent les locaux depuis septembre dernier, mais certaines défaillances sont déjà apparues, notamment le mastic qui ne tiendrait pas correctement sur certaines vitres et des infiltrations d’eau de pluie.
L’autre face de la médaille
Tous les sites visités ne présentent cependant pas le même tableau. A Kizuka, le constat est plus encourageant. Les habitants se disent satisfaits de disposer d’un bâtiment moderne et fonctionnel. Les services de proximité y sont désormais regroupés, permettant aux citoyens de mieux identifier les responsables et de savoir où les trouver.
Faustin Tuyishemeze, chef de zone Kizuka, explique avoir inspecté le bâtiment dès sa prise de fonction. Chaque défaut constaté était signalé maitre d’ouvrage afin d’être corrigé. « Cela n’a pas été difficile parce que le titulaire du marché était originaire de la zone », témoigne-t-il.
Le bâtiment abrite également les bureaux du chef de poste de police et du tribunal. Quelques difficultés subsistent néanmoins : les bureaux ne disposent pas encore de mobilier et le bâtiment n’est pas alimenté en électricité. Sur le plan de la construction, le responsable estime toutefois qu’il est en bon état.
A Buhiga, dans la commune de Ngozi, Daphrose Ndacayisaba, cheffe de zone, se dit également satisfaite du bâtiment réceptionné. Quelques défis persistent, notamment des traces et des salissures visibles sur les murs et dans les couloirs. Ces imperfections ne remettent toutefois pas en cause, selon elle, le fonctionnement des services.
La commune de Ngozi compte au total 12 zones, dont trois ne disposent pas encore de bureaux zonaux fonctionnels.
A Rutegama, dans la commune de Gitega, la situation semble également plus favorable. Le bâtiment satisfait la population environnante et les imperfections constatées lors de son occupation auraient déjà été corrigées.
Le chef de zone indique notamment que les problèmes liés à l’inondation du bâtiment et à la canalisation des eaux de pluie ont fait l’objet de travaux correctifs. Il estime néanmoins que l’emplacement reste exposé aux eaux de pluie et affirme avoir déjà signalé cette difficulté aux autorités compétentes.
Des chiffres qui témoignent d’un programme encore inachevé
Sur le papier, le programme prévoyait la construction de 360 bureaux de zone pour une enveloppe de 79 milliards de francs burundais, soit environ 220 millions de francs par bureau. Le montant avait été annoncé par le ministre des Finances, Alain Ndikumana, lors d’une séance plénière à l’Assemblée nationale, le 24 décembre 2025.
Mais plusieurs mois après l’annonce de la clôture du programme pour l’exercice budgétaire 2024-2025, les chiffres présentés par les autorités montrent que tous les bureaux n’étaient pas encore achevés.
Le 20 avril 2026, lors de la présentation au Parlement réuni en congrès du rapport de mise en œuvre du Plan de travail et budget annuel (PTBA) du gouvernement pour le premier semestre de l’exercice 2025-2026, le Premier ministre Nestor Ntahontuye a évoqué l’état d’avancement du programme.
Selon les chiffres présentés à cette occasion, 238 bureaux étaient achevés et 122 encore en cours de construction.
Le Premier ministre avait attribué ces retards à plusieurs facteurs, notamment la défaillance de certains entrepreneurs, l’insuffisance des ressources financières restantes pour achever certains ouvrages, la hausse des prix des matériaux et leur indisponibilité sur le marché.
Il avait également insisté sur la nécessité d’achever rapidement les infrastructures restantes et de demander aux entrepreneurs de corriger les erreurs constatées sur les ouvrages ayant fait l’objet d’une réception provisoire.
Quelques semaines plus tard, lors des questions orales au Sénat, le 5 mai 2026, le ministre de l’Intérieur, Léonidas Ndaruzaniye, avançait un bilan légèrement différent : sur les 360 bureaux prévus, 241 étaient achevés.
Par ailleurs, 87 chantiers affichaient un taux d’exécution compris entre 80 % et 99 %, tandis que 31 autres se situaient entre 55 % et 76 %. Un seul chantier présentait un taux d’avancement de 46 %.
Le ministre indiquait également que 67 contrats d’exécution avaient été résiliés et que leur reprise nécessitait des financements supplémentaires estimés à 1 974 409 175 FBu.
Ces chiffres, qui diffèrent selon les dates et les sources, illustrent surtout l’évolution d’un programme dont l’exécution reste en cours.
Des manquements dans l’exécution des marchés publics
Derrière les retards et les malfaçons, la question de la passation et du suivi des marchés publics revient régulièrement dans les témoignages recueillis.

Pour Siyawezi Oscar, conseiller juridique communal à Nyanza, les difficultés ne sont pas dues aux communes. Il questionne notamment le processus d’attribution des marchés publics.
Selon lui, la commune prépare le dossier et lance le marché. Les documents sont ensuite transmis au service des marchés publics du ministère des Finances, qui les examine et se prononce sur l’attribution. Une fois le marché attribué, le contrat doit notamment être approuvé par le FONIC et les ministères concernés. Le prestataire fournit ensuite les garanties nécessaires avant de commencer les travaux. Les paiements interviennent progressivement, après validation des factures correspondant à l’état d’avancement du chantier. « Ce ne sont donc pas des fonds qui sont envoyés à l’avance. Le paiement intervient après validation de la facture », précise Siyawezi.
Selon lui, les difficultés apparaissent notamment lorsque le prestataire retenu est basé loin de la zone où les travaux doivent être réalisés. « Lorsqu’une personne basée à Bujumbura réalise un chantier de construction d’une zone de Nyanza, elle envoie seulement ses ouvriers. Vous ne la voyez que lorsqu’il faut facturer ou signer un mandat de paiement. Ensuite, vous passez votre temps à la chercher sans parvenir à la retrouver », déplore-t-il.
Pour Aimé Ndayizamba, doctorant et expert en passation des marchés publics, l’attribution des marchés doit respecter les principes de transparence, d’égalité d’accès et de concurrence.
Selon lui, lorsqu’un contrat est attribué, les différentes étapes doivent être documentées et contrôlées par les structures compétentes. Le cahier des charges constitue notamment la référence pour apprécier la conformité des travaux réalisés. « Il faut que cela soit fait avec toute la transparence exigée. Il y a aussi la liberté d’accès. C’est-à-dire que tout le monde qui a la capacité, qui a toutes les prérogatives, puisse participer en tant que citoyen dans ce genre de contrat », explique-t-il.
Pour la construction des bureaux zonaux, l’expert estime que le besoin était réel compte tenu du nouveau découpage administratif et de la décentralisation des services. Mais, une fois le besoin identifié et le budget prévu, le processus de passation doit respecter les règles en vigueur.
Il estime notamment qu’une structure comme le FONIC, qui reçoit les fonds destinés au programme, pourrait jouer un rôle central dans l’appel d’offres, en collaboration avec les communes et les structures chargées de la régulation et du contrôle des marchés publics.
Des responsabilités administratives, voire pénales, peuvent selon lui être engagées lorsque les règles ou les engagements contractuels n’ont pas été respectés. Un audit devrait permettre d’identifier les éventuelles failles dans le processus.
La société civile exige des comptes

Pour Faustin Ndikumana, président du PARCEM, les difficultés entourant la construction des bureaux de zone doivent être analysées sous plusieurs angles. Il rappelle notamment que les fonds engagés sont des ressources publiques provenant des contribuables.
Selon lui, plusieurs infractions pourraient être examinées, notamment le favoritisme dans les marchés publics et le détournement de fonds publics, ainsi que la concussion, en référence à des contributions qui auraient été demandées à certains citoyens pour participer au financement de la construction des bureaux.
Il estime également que l’absence de suites aux dénonciations de détournements présumés pose la question de la crédibilité des mécanismes de contrôle et de la responsabilité des institutions compétentes. « La Cour des comptes reste inactive. L’Inspection générale de l’État, rien. Il y a la justice qui est presque paralysée. L’Assemblée nationale n’ose même pas faire une commission d’enquête », déplore-t-il.
Il appelle ainsi le gouvernement à faire la lumière sur les éventuels détournements et à prendre des mesures contre les personnes dont la responsabilité serait établie.
Un programme jugé utile malgré ses failles
Malgré les difficultés relevées sur certains chantiers, l’Association des communes du Burundi (ACOBU) porte une appréciation globalement positive sur le programme.
Son président, Ngirirwa Gervais, estime que la construction de ces infrastructures répond à un besoin réel. Avant le nouveau découpage administratif, explique-t-il, seules les zones situées au chef-lieu des anciennes communes disposaient généralement de bureaux. Les autres en étaient dépourvues.
« Le gouvernement a entrepris un projet très louable de construire de beaux bureaux pour les zones. Ce sont des bureaux qui, malgré les problèmes techniques rencontrés au niveau du processus de construction, peuvent trouver des solutions au fur et à mesure. L’essentiel est là : ces bureaux sont bien construits et aident beaucoup la population ainsi que l’administration zonale à servir et à bien travailler », affirme-t-il.
Pour lui, l’un des principaux apports du programme réside dans le rapprochement des services publics des citoyens. Avec la nouvelle organisation administrative, plusieurs services ont été décentralisés jusqu’au niveau des zones.
Ngirirwa Gervais rappelle que les conseils communaux de 2020 avaient été associés au lancement du projet. A l’époque président d’un conseil communal, il dit avoir été informé du projet gouvernemental de construire des bureaux dans les zones qui n’en disposaient pas.




