Longtemps considéré comme une activité marginale, l’élevage des lapins gagne aujourd’hui du terrain au Burundi. Impulsée par une politique nationale de promouvoir la cuniculture, cette filière améliore progressivement les revenus de nombreux ménages. Les agri éleveurs de Gitega témoignent des retombées positives sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Malgré les avancées notables, la filière fait face a des contraintes majeures notamment la prévention des épizooties, le taux de mortalité des lapereaux, la non maitrise des techniques d’élevage modernes ainsi que les réticences des consommateurs locaux.
Depuis 2022, le président de la République, Evariste Ndayishimiye, encourage les Burundais à pratiquer l’élevage des lapins au sein de leurs ménages. A une époque où cette activité demeurait encore peu développée, le chef de l’Etat y voit une opportunité pour améliorer les revenus des ménages et partant doper l’économie nationale.
C’est ainsi qu’il a désigné, en 2023, une équipe chargée de la mise en place et le suivi du programme d’élevage des lapins. Ces techniciens ont la mission de faire de l’élevage cunicole un levier de lutte contre la pauvreté et de développement économique des ménages.
La création des centres naisseurs, un catalyseur
Après l’annonce du Chef de l’Etat, les éleveurs, les membres des coopérations et même les administrations publiques ont adoptée l’élevage des lapins à grande échelle. Hélas, l’initiative se heurte à un défi de taille : la consanguinité, le manque de lapins reproducteurs. Dans cette dynamique, le gouvernement a lancé un programme de création de centres naisseurs de lapins de race améliorée afin de remplacer progressivement les races locales, moins productives.
Deux centres sont déjà opérationnels. Le centre naisseur SOVERT, à Kibimba, a démarré, en janvier 2025, avec 288 lapins importés de France. Celui de Muyange en Cibitoke, construit pour un coût de 2,1 milliards de francs burundais, a commencé ses activités en janvier 2025 avec 308 lapins reproducteurs, également importés de France. L’introduction des races améliorées change complétement la donne et redynamise la filière cunicole au Burundi.
Gitega, champion de la cuniculture

Selon les données du Recensement général de la population, de l’habitat, de l’agriculture et de l’élevage (RGPHAE) 2024, le Burundi comptait 375 357 ménages élevant des lapins, soit 16,1 % des ménages pratiquant l’élevage, pour un cheptel estimé à 1 371 584 lapins. La province de Gitega occupe la tête du peloton avec 118 450 ménages éleveurs, devant Butanyerera, qui en comptait 114 051.
Pour mesurer les effets de cette politique sur le terrain, nous nous sommes rendus dans la province de Gitega. Selon la Direction provinciale de l’environnement, de l’agriculture et de l’élevage, les neuf communes de la province comptaient, en juin 2026, 463 051 lapins, toutes races confondues.
Cette progression est notamment portée par le système de chaîne de solidarité. Les premiers bénéficiaires de lapins de race améliorée transmettent à leur tour des reproducteurs à d’autres ménages afin d’étendre progressivement l’élevage au sein des communautés.
Une chaîne de solidarité lapine au profit des éleveurs
A Mugutu, dans la commune de Gitega, Harushimana, présidente d’une association d’éleveurs, en est l’illustration. « La commune nous avait donné un mâle et une femelle. Aujourd’hui, nous avons déjà 19 lapins. S’ils n’étaient pas morts, nous en aurions encore davantage », raconte-t-elle.
Selon Isaac Ndikumana, conseiller chargé des affaires administratives et juridiques dans la zone de Rutegama, les éleveurs de lapins de race améliorée sont de plus en plus nombreux. Plusieurs d’entre eux donnent à leur tour des reproducteurs à leurs voisins afin d’étendre cette activité.
La cage qui fait le bonheur des foyers
Derrière ces statistiques se cachent des parcours qui témoignent du potentiel économique de cette filière. A seulement 19 ans, Cynthia Manirankunda, de la colline Nyabibuye, dans la commune de Shombo, raconte avoir commencé avec un seul lapin acheté à 2 000 francs burundais.
« Le lapin s’est reproduit. J’ai vendu les petits pour acheter des poules, puis une chèvre. Petit à petit, j’ai pu acheter un terrain d’une valeur d’un million de francs burundais. Aujourd’hui, je poursuis cette activité avec l’espoir que mes lapins me permettront un jour d’acheter une vache, » raconte-t-elle.
Rencontré au marché de Gasunu, dans la commune de Gitega, Hakizimana s’est lui aussi lancé dans l’élevage en 2025 après l’appel du président de la République.
Il confie : « Un seul lapin a changé ma vie. J’ai vendu les petits pour acheter une chèvre. Aujourd’hui, j’en possède cinq et je continue à élever des lapins. Un lapin de race locale se vend entre 20 000 et 30 000 francs burundais, ce qui me permet de financer d’autres projets. »
Comme eux, plusieurs éleveurs affirment que cette activité leur permet aujourd’hui de payer les frais scolaires de leurs enfants, de couvrir les dépenses de santé, d’investir dans d’autres animaux d’élevage, etc.
Ils soulignent également que la viande de lapin améliore l’alimentation de leurs familles. Quant au fumier, il est utilisé comme fertilisant organique ou encore comme pesticide naturel contre certains ravageurs.
Des défis sanitaires qui persistent
Malgré ces avancées, la filière reste confrontée à plusieurs difficultés. La mortalité des jeunes lapereaux demeure l’une des principales préoccupations des éleveurs.

Pour Muhoza Hybert, chef du service de l’élevage et Halieutique dans la province de Gitega, le manque de vétérinaires spécialisés constitue un défi majeur.
M. Muhoza d’indiquer : « Nous ne disposons pas encore d’assez de spécialistes capables de soigner correctement les lapins. Beaucoup de vétérinaires sont formés pour les bovins, les chèvres ou les porcs, mais connaissent encore peu les maladies spécifiques aux lapins. »
Il insiste également sur le respect des règles d’hygiène : « Le lapin est très sensible. Un simple manque de propreté peut lui être fatal. Les éleveurs doivent nettoyer régulièrement les clapiers et signaler rapidement toute maladie. »
Même constat pour Eric Vyumvuhore, éleveur modèle : « Certains donnent de l’herbe mouillée aux lapins ou laissent les déjections et les urines s’accumuler dans les clapiers. Les mauvaises odeurs provoquent souvent la mort des jeunes lapereaux. Les cages doivent être nettoyées chaque jour et les animaux ne doivent pas être entassés. »
Un abattoir moderne qui attend son essor

Pour accompagner le développement de la filière, un abattoir moderne de lapins a été inauguré le 21 janvier 2025 à Gasunu, dans la commune de Gitega.
Géré par la coopérative SOPAGRIE (Solidarité pour la Promotion de l’Agri-Elevage), il dispose d’une capacité d’abattage de 1 000 lapins par heure. Pourtant, depuis son ouverture, seuls 4 000 lapins y ont été abattus.
Son directeur, Jean Marie Vianney Ndayizeye, explique cette situation par une consommation encore limitée de viande de lapin. « Nous sommes encore dans une phase de sensibilisation. Les Burundais ne sont pas encore habitués à acheter de la viande de lapin abattue dans un abattoir moderne. »
Les lapins abattus, confie M. Ndayizeye, proviennent principalement des centres naisseurs de Kibimba et de Muyange. La viande est commercialisée notamment au centre commercial des jeunes KIGEGA, à Bujumbura, ainsi qu’au restaurant-bar BITWI, spécialisé dans la viande de lapin.
Selon Jean Marie Vianney Ndayizeye, l’abattoir prévoit prochainement d’acheter également les lapins élevés directement par les ménages.
Encore du chemin à faire…
Pour Muhoza Hybert, le potentiel de la filière reste immense. « Les 463 051 lapins recensés dans la province de Gitega peuvent paraître nombreux. Pourtant, s’ils étaient consommés aujourd’hui, ils seraient rapidement épuisés. Cela montre que nous devons encore augmenter la production afin que chaque ménage, voire chaque enfant, puisse élever un lapin. »
A mesure que les centres naisseurs se développent, que les éleveurs se professionnalisent et que les débouchés se diversifient, l’élevage cunicole s’affirme progressivement comme une filière porteuse. Pour transformer ce potentiel en véritable moteur de développement rural, confie un éleveur de Gitega, le Burundi devra toutefois relever plusieurs défis : renforcer l’encadrement vétérinaire, améliorer les pratiques d’élevage et stimuler la consommation de viande de lapin.




