La montée des eaux du lac Tanganyika a contraint de nombreuses familles riveraines de Rumonge à fuir leurs habitations. Relocalisées sur le site 3 de la colline Mutambara, censé leur offrir refuge, elles y découvrent une autre forme de calvaire : inondations répétées, faim, insécurité…Le point.
Alexis Nyabenda, 52 ans, se tient sur ce qui fut autrefois un rivage paisible. Devant lui, les eaux du lac Tanganyika s’étendent là où, vingt ans plus tôt, les enfants jouaient et les pêcheurs préparaient leurs filets. Le regard perdu dans l’horizon, il soupire : « Quand je suis arrivé ici, l’eau était si éloignée qu’on ne pouvait même pas l’atteindre avec une pierre. Aujourd’hui, elle a avancé de plus de 250 mètres. Elle a tout emporté. »
Des maisons, des commerces, des stations-service, des routes… et surtout, des vies entières bâties au fil des ans, ont été engloutis. Les familles qui avaient investi toutes leurs économies pour s’installer près du lac n’ont plus rien. Beaucoup ont dû fuir, sans choix, relocalisées en urgence sur le site 3 de la colline Mutambara. Un endroit censé leur offrir refuge, mais où commence un nouveau calvaire.
Une vie difficile à Mutambara
Chriss Igiraneza, une jeune élève vivant sur le site 3 à Mutambara, se souvient : « Avant, on mangeait trois fois par jour. Maintenant, c’est une fois, parfois pas du tout. » Pour aller à l’école, elle doit marcher une heure, alors qu’avant, il ne fallait que cinq minutes. Pour acheter des cahiers, elle travaille dans les champs ou sur des chantiers. Les ONG distribuent parfois du matériel scolaire, mais ce n’est pas assez. Elle ajoute qu’il est très difficile pour les filles d’obtenir des serviettes hygiéniques.
Mohamed Bigirimana, un coiffeur déplacé, raconte lui-aussi sa souffrance : « Certaines organisations nous avaient aidés au début avec un peu d’argent et des ustensiles. Mais depuis un an, plus rien. »
Il ajoute que même l’intimité en couple est devenue impossible, car toute la famille dort dans la même tente. Il confie que certains couples vont parfois jusqu’à utiliser les toilettes pour avoir un moment de tranquillité.

Audacienne Hakizimana, cheffe du site, dresse un tableau sombre de la situation : « Nous comptons 185 ménages, soit plus de 1 340 personnes. Lorsqu’il pleut, 84 ménages se retrouvent les pieds dans l’eau. » Elle signale que certaines familles ont encore déménagé, laissant derrière elles des tentes vides.
Elle dénonce également les vols récurrents, les chiens errants qui s’attaquent aux petits animaux d’élevage, les jeunes filles qui, poussées par la pauvreté, se livrent parfois à des actes sexuels contre de l’argent, les habitants qui vivent dans le froid, sans nourriture suffisante, sans électricité et avec très peu d’eau potable, seulement quatre robinets pour tout le site.
Et d’appeler le gouvernement à construire des maisons en briques, à relocaliser les familles installées dans les zones inondables, à raccorder le site à l’électricité…
Les autorités reconnaissent l’urgence…
Contacté, Julias Juma Ruhuzo, chef de la colline Mutambara, reconnaît l’ampleur du problème : « On a déplacé des gens pour les replonger dans l’eau. Certains avaient contracté des crédits pour construire et investir près du lac. Aujourd’hui, ils sont incapables de rembourser. »
Il évoque aussi les chiens errants d’un commissaire voisin qui ravagent les animaux domestiques : « J’ai personnellement demandé au propriétaire de s’en occuper, mais les plaintes persistent. »

Néanmoins, Obede Ntineshwa, responsable provincial de l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement (OBPE), rappelle que les populations avaient construit dans la zone tampon de 150 mètres autour du lac, interdite depuis le Code de l’eau de 2012. « Lorsque l’eau monte, il faut évacuer. Nous sensibilisons les habitants à respecter cette distance », prévient-il.
Même son de cloche chez Augustin Minani, administrateur de la commune de Rumonge, pour qui, vivre au bord du lac n’est plus possible. Il exhorte ceux qui ont des moyens financiers et habitent encore près du lac Tanganyika à partir louer ou acheter ailleurs, et ceux qui n’en ont pas, à chercher refuge chez des proches.
Concernant le site de Mutambara, il reconnaît que c’est un mauvais emplacement : « Le site de Mutambara est lui-même exposé aux inondations. Nous avions envisagé de canaliser les eaux, mais le coût est énorme. Un nouveau déplacement des ménages affectés est en perspective », conclut-il.




