Gisèle, aujourd’hui âgée de 20 ans, a été amenée au Centre neuropsychiatrique de Rumonge, une semaine après que sa belle-famille lui ait pris son bébé de deux ans issu d’un mariage précoce. Voici son histoire, à retrouver dans notre dossier spécial sur le phénomène
En 2021, Gisèle arrive à Rumonge depuis Butaganzwa, dans la province de Kayanza. Elle fuit la pauvreté de sa famille, espérant une vie meilleure dans cette ville pleine de commerçants.
Elle commence à travailler comme femme de ménage, à seulement 15 ans. Rapidement, des hommes la remarquent: «Quand je suis arrivée ici, je ne savais rien des relations sexuelles, j’étais encore une enfant », se souvient-elle.
Gisèle se consacre pleinement à son travail. Elle s’occupe des enfants pendant qu’un garçon gère la cuisine. Ils passent leurs journées à travailler ensemble et se taquinent durant les pauses, surtout lorsque la patronne est souvent absente pour ses déplacements professionnels.
Une familiarité s’installe entre eux, renforcée par les joies et les peines qu’ils partagent dans cette maison. Peu à peu, ils échappent au contrôle de leur patronne et passent presque toutes leurs nuits ensemble. Le matin venu, ils reprennent leur routine quotidienne comme si rien ne s’était passé.
Les semaines passent. Gisèle, insouciante, ne remarque rien, tandis que sa patronne s’inquiète de la perte d’appétit de Gisèle pour des plats qu’elle appréciait autrefois. Elle lui propose alors de faire un test de grossesse. À sa grande surprise, Gisèle découvre qu’elle est enceinte de quatre mois. Indignée, la patronne décide de porter plainte, arguant que Gisèle est encore mineure.

Victime de son ignorance
Dans le bruit des plaintes et des accusations entre les parents de l’accusé et la patronne de la victime, personne ne veut prendre ses responsabilités concernant la grossesse. Finalement, le père du bébé à venir propose une solution, même s’il a des difficultés. Il veut vivre avec Gisèle et s’occuper de la situation. Les autorités locales de Mugomere sont d’accord, et cela leur semble convenir.
Ils louent une petite maison pour vivre ensemble. Cependant, le coût de la vie les force à se battre, car les factures ne se paient pas simplement avec de l’amour.
Malgré leur détermination, l’arrivée du bébé devient un fardeau. Gisèle ne peut plus travailler, et son compagnon doit tout faire seul, ce qui complique les choses.
Épuisé par les besoins de sa nouvelle famille, il ne veut plus rester avec elle. Du jour au lendemain, il propose à Gisèle de retourner à Kayanza, le temps qu’il règle la situation. Il promet de revenir la chercher quand il aura construit une maison confortable.
«Il disait qu’il voulait se battre pour qu’on puisse survivre quand nous reviendrons. Je l’ai cru, alors je suis rentrée à Kayanza avec mon bébé de huit mois. Ma famille était en colère contre moi, et les gens me regardaient comme si j’avais fait quelque chose de terrible chaque fois que j’allais au marché», se souvient Gisèle, indignée.
Ne voyant pas son ventre retrouver sa forme habituelle, Gisèle s’alarme. Dans l’ignorance et la peur d’aborder le sujet, elle pense qu’elle est enceinte d’un deuxième enfant, étant donné qu’elle a passé les huit mois suivant la naissance de son premier bébé sans contraception avec son compagnon.
«J’ai alors rassemblé mes affaires et je suis retournée à Rumonge pour en parler au père de mon enfant. Il m’a dit que cette grossesse ne pouvait pas être la sienne, ce qui a provoqué une telle agitation dans le quartier, car nous étions toujours en conflit. J’étais convaincue de n’avoir jamais eu de rapport avec quelqu’un d’autre que lui», explique-t-elle.
Finalement, grâce à l’intervention des autorités locales, le couple consultera un médecin pour passer un test. «C’est à ce moment-là que j’ai appris que je n’étais pas enceinte. Le père de mon enfant était furieux et a refusé de continuer à vivre avec moi. Ma patronne m’a réembauchée et a porté plainte. On a alors exigé qu’il paie une pension alimentaire de 30 000 FBU pour le bébé. Au départ, il ne voulait pas payer, mais grâce à des démarches, il a fini par le faire jusqu’aux deux ans de l’enfant. Ensuite, ma belle-mère est venue avec la police et ils m’ont pris le bébé de force. Je me suis retrouvée ici, au Centre psychiatrique», raconte-t-elle, le menton tremblant et la sueur au front.
Son psychologue tente de la calmer et de la ramener à la raison pour éviter une nouvelle crise.
Blessée, mais pas vaincue

Ndayikeza Saidi, psychologue au Centre neuropsychiatrique de Rumonge, raconte: «Quand sa patronne nous l’a amenée, l’anxiété de séparation avec son enfant lui causait des cauchemars. Elle était très agitée, courant partout en criant qu’elle voulait revoir son enfant. Elle pleurait, parlait de manière incohérente, avait des troubles du sommeil et des hallucinations». Selon lui, Gisèle n’est pas la seule dans ce cas.
Le centre a aidé une dizaine d’autres victimes semblables au cours des deux dernières années, confrontées à des problèmes de ménage. Parfois, on leur donne des sédatifs afin qu’elles puissent se stabiliser et parler de leurs expériences. Ensuite, on les écoute attentivement pour comprendre leurs parcours.
Le processus de guérison peut être long ou court, selon chaque victime, et demande beaucoup d’efforts, avec des coûts élevés.
Saidi explique que certaines blessures ne guérissent jamais complètement, et la patiente doit apprendre à vivre avec, risquant de rechuter selon les situations de la vie.
Pour les victimes de violences basées sur le genre, comme les grossesses non désirées, il est important de les préparer à revenir dans leurs communautés, malgré ce qu’elles ont vécu. Elles apprennent à gérer les commentaires négatifs de leur entourage. Le centre propose aussi une thérapie pour leurs familles, afin de les accueillir positivement.
D’après Saidi, tous les cas pris en charge au centre ont montré des améliorations. De plus, il demande souvent aux patients de s’engager dans une activité génératrice de revenus pour les occuper et les aider à ne pas se focaliser sur les souffrances passées.
Pour ce professionnel de santé, l’idée que Rumonge soit une ville riche attire de nombreux jeunes.
Cela en fait un lieu de rencontre pour des personnes de tout le pays, mélangeant différentes cultures. Il serait donc bénéfique de rétablir l’école du soir, qui était importante pour le développement personnel des enfants, surtout pour leur santé.




