À Monge, en zone Ntega (commune Kirundo, province Butanyerera), les habitants se souviennent encore des ravages causés par les discours de haine. Manipulations ethniques, divisions politiques et rumeurs destructrices ont transformé des voisins en ennemis, laissant derrière elles des communautés meurtries. Face à ce danger persistant, l’appel à la vigilance et à l’éducation se fait pressant.
La montée des discours de haine fragilise la cohésion sociale et plonge la société dans un climat de peur et de méfiance. Les manipulations ethniques et l’intolérance politique alimentent des divisions qui transforment des voisins en adversaires, provoquent des violences et endeuillent des communautés entières. Face à ce danger, l’urgence de briser ce mécanisme destructeur s’impose.
Sur la colline Monge, zone Ntega, commune Kirundo, province Butanyerera, certains habitants décrivent comment les discours de haine s’infiltrent dans les foyers et détruisent les liens de voisinage. Déogratias* (56 ans), habitant de cette localité, déplore que les messages propagés par des manipulateurs transforment des amis d’enfance en adversaires, attisent la suspicion et provoquent l’effondrement de la solidarité.
Pour lui, la haine agit comme un poison lent qui mine la confiance et prépare le terrain aux conflits :« Ces discours de division ne viennent pas de nous, mais ils s’infiltrent partout : dans les marchés, les réunions, les conversations. On nous répète que tel voisin est un ennemi à cause de son appartenance ethnique ou politique et qu’il faut s’en méfier », confie-t-il.
Ce quinquagénaire affirme avoir vécu les pires événements qui ont endeuillé le pays et regrette que les victimes soient tombées dans le piège tendu par ceux qui voulaient assouvir leurs intérêts : « J’ai vu des familles qui partageaient tout se tourner le dos à cause de rumeurs et de propagandes racistes. Cela nous a conduits à des tensions ethniques, au déchirement, allant jusqu’aux tueries de masse qui ont provoqué une rupture sociale profonde. »
À Monge, personne n’a été épargné par cette tragédie. Rose*, également habitante de la colline, témoigne de la vulnérabilité des femmes et des enfants. Menacée, elle a dû fuir avec ses proches vers un camp précaire où régnaient la faim et les maladies.
Elle confie : « Quand les discours violents se propagent, ce sont les femmes et les enfants qui souffrent le plus. Lorsque la situation s’est envenimée, nous avons dû fuir loin de nos maisons. Dans les camps de refuge, nous vivions dans la précarité, marquée par le manque de nourriture, les maladies et l’insécurité. Pourtant, nous n’avions rien fait pour mériter ces épreuves. »
La leçon
Selon elle, les véritables victimes ne sont pas les instigateurs de la haine, mais les citoyens ordinaires contraints d’en subir les conséquences : « Nous assistions impuissants à la montée de ce climat malsain et nous en avons payé le lourd tribut. Ceux qui ont incité à la haine et à la violence à travers des rassemblements ou des tracts ne sont jamais venus à notre secours lorsque la situation s’est aggravée. Nous ne les avons pas vus fuir non plus. Peut-être ont-ils tiré leur épingle du jeu. »
Cette détresse marquée par la guerre, les tueries, l’exil et les dislocations familiales a laissé une empreinte profonde chez certains habitants de Monge. Gérard*, résident de la localité, y voit aujourd’hui un rempart contre toute escalade haineuse : « J’ai vu de mes propres yeux comment Hutus et Tutsis se sont divisés alors qu’ils étaient jadis voisins, et comment les tensions ethniques ont basculé dans la violence de masse à cause de la prolifération des messages de haine. Cette expérience m’a appris à m’opposer à tout radicalisme politique et ethnique, car il conduit la société à sa propre destruction. »
Même constat chez Joséphine*, qui estime que ceux qui divisent la population poursuivent avant tout des intérêts personnels, sans se soucier du bien-être collectif : « Il est inconcevable qu’une personne investie d’une certaine autorité ou influence cherche à semer la discorde entre des citoyens qui partagent le même quotidien, sous prétexte de divergences politiques ou ethniques. En tant que Burundais, nous devons vivre ensemble, car ce pays nous appartient à tous. » Pour le psychologue Alexis Nibigira, les messages de haine, lorsqu’ils ne sont pas combattus, engendrent des conséquences graves et durables. Ils ciblent des groupes ethniques, politiques ou religieux, alimentant la vengeance et détruisant le tissu social. Vulgarisés à grande échelle, ces discours peuvent déboucher sur des violences physiques et psychologiques, voire sur la guerre, avec son cortège de tueries et d’exils forcés.
Il indique : « Les premières victimes sont les populations locales. Les jeunes, souvent manipulés, deviennent acteurs des violences, tandis que femmes et enfants subissent les pires répercussions. Les traumatismes touchent autant les agresseurs que les victimes, car nul ne peut nuire à son voisin sans en porter les séquelles psychologiques. »
Les messages de haine circulent par divers canaux « écrits, paroles, réseaux sociaux ou transmission familiale » et finissent par s’ancrer dans le quotidien. Au final, souligne M. Nibigira, ce sont les communautés elles-mêmes qui se retrouvent déchirées et fragilisées : « L’histoire du Burundi illustre déjà les ravages de ces propos déshumanisants qui ont conduit à des conflits interethniques meurtriers et à la désintégration des communautés. »
Refuser d’abdiquer
Selon le psychologue, la lutte contre les messages de haine passe d’abord par la sensibilisation et l’éducation à tous les niveaux, que ça soit familial, scolaire, religieux ou politique. Il estime que la vulgarisation de la loi est essentielle, notamment des dispositions constitutionnelles garantissant le respect de chaque individu, indépendamment de son appartenance ethnique ou politique.
Ce psychologue rappelle : « Les décideurs et les citoyens doivent être formés à surveiller et dénoncer ces propos, y compris sur les réseaux sociaux, afin de prévenir leur propagation et rappeler que des sanctions légales existent. »
Gérard Nsabimana, chef de la colline Monge, assure que l’administration locale privilégie le dialogue et la sensibilisation pour contrer la prolifération des messages de haine. Le cas échéant, précise-t-il, des sanctions sont prises contre les auteurs : « La population a subi de plein fouet les ravages de ces messages et reste mobilisée pour dénoncer leurs auteurs en toute circonstance. »
*Nom d’emprunt




