Le droit à s’exprimer librement, pourtant garanti par les textes fondamentaux, est de plus en plus bafoué. Face à l’impossibilité d’extérioriser ses préoccupations, un certain mépris prend forme, et parfois, la marginalisation s’ensuit. Ce climat d’étouffement, s’il n’est pas corrigé, risque de dégénérer en spirale de violences…
Revendications étouffées, parole censurée, certains habitants de la colline Ruhanzi, en commune Mpanda, de la province Bujumbura, s’indigne du silence qui leur est injustement imposé. Edouard* (37 ans), habitant cette contrée, regrette l’attitude de certains membres de leur association communautaire qui n’acceptent pas que d’autres partagent leur opinion : « Souvent, pendant les réunions, ceux qui sont instruits monopolisent la parole au détriment des personnes qui n’ont pas fréquenté l’école, et refusent que ces derniers expriment leurs avis ou commentaires.»
Médiatrice* (52 ans) de la même localité, déplore quant à elle, le comportement de certains responsables des collectivités d’épargne et de crédit qui ignorent la liberté de chaque membre de l’association d’avoir voix au chapitre sur sa gestion : « Quand la trésorerie manque de transparence dans son management, parfois, les individus qui profitent de cette situation essaient toujours de museler toute voix souhaitant parler de ce sujet. »

Pour Léopold Ndayisaba, administrateur communal de Mpanda, il peut arriver que des gens ne soient pas entendus, surtout lorsqu’il y a des problèmes qui hantent la vie sociale. Selon lui, cela se manifeste surtout pendant des réunions, où celui qui préside la séance choisit au préalable des individus qui vont s’exprimer aux dépens des autres participants : « On a connu ça à l’Université du Burundi, à l’époque de l’association des étudiants de Rumuri-ASSER, où d’autres personnes qui n’ont pas été désignées à l’avance levaient le doigt, mais ne recevaient pas d’occasion pour pouvoir s’exprimer. Même dans la vie quotidienne, il y a des gens qui sont vraiment empêchés d’exposer leurs points de vue. »
Une posture dangereuse
Selon toujours cet administratif, un leader qui n’accepte pas que les gens s’expriment a peur d’être critiqué, ou de répondre à des questions, ou bien veut dissimuler quelque chose : « Il évite que certaines situations ne soient pas découvertes, surtout celles qui compromettent sa réputation. »
Hélas, poursuit M. Ndayisaba, celui qui est privé de son droit d’expression peut parfois agir négativement ou violemment, suite à la frustration causée par ce désagrément : « Il peut même se chamailler avec celui qui n’a pas voulu l’entendre. Il peut utiliser les réseaux sociaux et essayer de dénigrer, ou bien de maudire celui qui a bafoué son droit d’expression. Il peut même chercher à se défendre, et surtout créer des groupes contre celui qui n’a pas voulu entendre sa voix. »
Cette situation, explique-t-il, peut provoquer des dissensions sociales, et alimenter la création de groupes antagonistes : « Dans ce contexte, les deux parties se méfient les uns des autres, et peuvent en venir aux mains après chaque dispute, ce qui instaure un climat de tensions qui dégénèrent souvent en violences de masse. »
A titre individuel, se plaint Divine* (43 ans), habitant la colline Ruhanzi, une personne victime du refus du droit à l’expression se sent souvent humiliée & marginalisée, et risque de développer le désespoir et le mécontentement : « Elle commence à s’éloigner des autres ou à se sous-estimer, ce qui détériore sa santé mentale ou son état psychologique. »
En outre, souligne Gérard* (30 ans), habitant lui aussi la colline Ruhanzi, certains individus ou groupe d’individus à qui on a privé le droit de s’exprimer, peuvent par force faire entendre leurs voix, en se soulevant contre l’ordre donné de se taire : « Par-là, on assiste à deux camps qui s’opposent les uns des autres, et ne veulent pas s’asseoir sur la même table. Ils se regardent en chiens de faïence, et peuvent même se bagarrer. »
Chaque voix compte
Tout individu soucieux de paix, martèle Gérard, devrait garantir à tout un chacun son droit à la parole, en évitant surtout de privilégier l’opinion des uns contre celle des autres : « Les autorités ont le devoir d’écouter tout le monde sans distinction, afin que chaque citoyen jouisse de sa liberté d’expression et de pensée. »
Abondant dans le même sens, Léopold Ndayisaba, administrateur communal de Mpanda, soutient que le fait de donner la parole à tout le monde contribue à un bon leadership de la société « Il faut approcher tout le monde. Il n’y a pas personne à négliger, ou bien à rejeter. Il faut surtout essayer de rassembler, au lieu de diviser », indique-t-il.
Quant à Alain Désire Bukeyeneza, expert en résolution pacifique des conflits, les décideurs doivent savoir que c’est la loi qui gouverne : « La liberté d’expression est consacrée par des instruments juridiques internationaux. Et ces instruments juridiques sont ratifiés par nos États et nos gouvernements. Puis, ces États mettent ces textes dans leur Constitution respective, afin que certains droits et libertés soient garantis dans les droits des citoyens. »
Toutefois, interpelle cet expert, de telles lois prévoient dans une certaine mesure, des limites et des restrictions surtout dans le sens de prévenir le libertinage : « Par exemple, il ne faut pas exprimer des outrages ou des diffamations. Mais, dans le cas où les restrictions sont exagérées, quand les citoyens ou les journalistes sont empêchés de s’exprimer librement sur un sujet d’intérêt public ou leurs opinions censurées, ils se sentent violés, se résignent, et cette situation peut engendrer de lourdes conséquences. »
In fine, conclut M. Bukeyeneza, il faut que les institutions régaliennes n’abusent pas en fixant des limites et des restrictions dans les dispositions légales, afin de garantir aux citoyens leur droit d’expression : « Les citoyens ont ce droit de s’exprimer, mais il faut aussi s’assurer du respect des limites de ce droit. »




