Jimbere

Kirundi French
Société

Gifunzo : l’omerta imposée, une menace silencieuse pour la paix sociale

À Gifunzo, en commune Rutana (province Burunga), le musellement des opinions par des discours intimidants fragilise les relations sociales. Le refus d’écouter et la culture du silence alimentent frustrations, conflits et risques de violences durables

Le musellement des opinions par des discours menaçants empoisonne les relations sociales, attise les conflits et fragilise la cohabitation pacifique. Empêcher la libre expression provoque souvent frustrations, violences et ruptures durables du tissu social.

À la colline Gifunzo, commune Rutana, province Burunga, parler n’est plus un geste anodin. Plusieurs habitants racontent des situations où leurs avis ont été ignorés, interrompus, voire disqualifiés, et surtout étouffés par des discours menaçants.

Emelyne (40 ans), habitante de Gifunzo, déplore avoir été doublement victime de violences conjugales et du mépris d’une autorité locale d’antan, auprès de laquelle elle avait sollicité de l’aide :« Mon mari m’a maltraitée jusqu’à ce que je décide de porter plainte devant notre chef de colline. Hélas, ce dernier m’a éconduite et je me suis sentie humiliée et découragée. »

Selon elle, l’absence de dialogue permanent entre la population et les responsables administratifs de la localité provoquait des incompréhensions :« L’administration ne nous écoutait pas, nous les femmes. Chaque fois que nous exprimions nos préoccupations, l’ex-chef de colline nous rudoyait en nous accusant indistinctement d’être prétentieuses et insolentes. L’amertume gagnait nos cœurs et certaines femmes finissaient par baisser les bras », confie-t-elle.

Pour Evariste (52 ans), également habitant de Gifunzo, l’attitude de certaines autorités face aux citoyens qui réclament leurs droits mérite d’être dénoncée :« Je me suis retrouvé en prison avec ma femme à la suite de conflits fonciers, malgré le fait que nous ayons eu gain de cause. Notre demande de libération a maintes fois été rejetée par le procureur, qui faisait la sourde oreille à nos sollicitations. Il disait que nous devions nous taire, que nous n’avions rien à réclamer et que nous devions rester incarcérés. N’eût été l’intervention du chef de colline en notre faveur, nous serions encore derrière les barreaux. »

Alexis Nduwimana, chef de colline de Gifunzo, reconnaît cet état de fait. Il déplore également le comportement de certains leaders religieux qui refusent d’entendre les préoccupations de leurs fidèles, en exigeant d’eux, à tout prix, le paiement d’offrandes :« Certains religieux ne se soucient pas de la précarité qui frappe certaines familles et leur imposent des contributions qui ne sont pas à leur portée. Ils ne prennent même pas le temps de les écouter, et celui qui ose parler est considéré comme un ennemi. »

Des conséquences tragiques

Ce responsable administratif estime que cette attitude vise souvent l’assouvissement d’intérêts personnels au détriment de l’intérêt général : « Certains leaders imposent le silence pour que la vérité ne soit pas dévoilée et que personne ne dérange leurs intérêts. Il y en a même qui usent de l’intimidation ou des menaces pour faire taire toute voix dissonante. »

Si cette situation perdure, explique Alexis Nduwimana, des dissensions naissent et la cohésion sociale s’en trouve fragilisée : « Parfois, l’entité s’écroule à cause des mésententes et des divisions. Les gens ne peuvent pas rester longtemps silencieux lorsqu’ils ressentent de l’injustice. Ils peuvent se soulever contre l’autorité en place, et ce soulèvement peut engendrer des dégâts matériels et humains, car les affrontements se font sans mesurer les conséquences préjudiciables des actes posés. »

Même son d’indignation chez Jean-Marie, habitant de Gifunzo, qui souligne que lorsqu’on empêche les gens de parler, la colère s’accumule : « On voit des familles se déchirer, des voisins se nuire. Certains choisissent même de faire entendre leur voix en recourant à la violence. »

Quant à Béatrice, également habitante de Gifunzo, le musellement des opinions ne fait qu’aggraver les divisions et détruire la cohabitation pacifique : « Il y a même des personnes qui peuvent êtres traumatisées par le fait d’être constamment réduites au silence. Ce traumatisme affecte leur santé mentale et peut les conduire à poser des actes préjudiciables. »

Pour Acher Niyonizigiye, expert en leadership, le droit à l’expression est un droit naturel, indissociable de la condition humaine, car communiquer fait partie de la nature sociale de l’homme. Toutefois, souligne-t-il, la peur des conséquences pousse souvent à inhiber ce besoin vital, surtout dans des contextes où l’autorité impose le silence à ceux dont les opinions dérangent.

Il explique : « Plus le pouvoir est élevé, plus la tendance à restreindre la parole s’accentue, créant un climat où les individus se taisent pour éviter des représailles. Cette contradiction avec la nature humaine devient insoutenable et pousse les citoyens à chercher d’autres canaux d’expression. » Dans ce cas, poursuit-il, les frustrations accumulées finissent par exploser sous d’autres formes, parfois à travers des manifestations ou des violences :« La société condamne souvent ces violences sans en analyser les causes profondes, alors qu’elles traduisent un besoin vital d’exprimer ce qui a été refoulé. La violence de masse, aveugle et destructrice, frappe indistinctement, démolit des infrastructures et fait souffrir des innocentsaggravant les divisions sociales. Elle engendre des blessures émotionnelles durables, des rancunes et des fissures dans le tissu social pouvant perdurer sur plusieurs générations. »

Appel à l’écoute…

M. Niyonizigiye estime que la solution la plus raisonnable face aux tensions sociales reste la libération de la parole. Selon lui, la communication est un outil de cohésion, car elle permet de révéler les besoins réels de la population :« Un leader qui écoute comprend mieux ceux qu’il dirige et peut adapter ses décisions en conséquence. Cette écoute évite les suppositions erronées et favorise une gouvernance plus juste. »

Par ailleurs, ajoute-t-il, l’écoute attentive permet non seulement de répondre aux attentes, mais aussi de créer un sentiment de reconnaissance :« La population perçoit alors que ses dirigeants s’intéressent à son bien-être, ce qui consolide la légitimité du leadership. En outre, la réussite d’un leader se mesure à sa capacité à intégrer les idées et les opinions de ceux qu’il représente. »

Quant à Alexis Nduwimana, les problèmes sociaux sont complexes et nécessitent sagesse et discernement pour être résolus :« Un leader doit être à l’écoute de tous, attentif aux préoccupations des uns et des autres, surtout des parties en conflit, afin de mieux comprendre le problème et d’y apporter une solution adéquate. »

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To Top