A Gacu, dans la zone de Murima, commune de Kayanza, province de Butanyerera, des habitants dénoncent les paroles qui banalisent ou minimisent les difficultés vécues par autrui, un comportement appelé gukindaga. Ils alertent sur des attitudes susceptibles d’accentuer la souffrance, de fragiliser les relations sociales et, dans certains cas, de nourrir les tensions.

Minimiser les difficultés d’une personne au lieu de l’écouter et de la soutenir peut renforcer sa souffrance, provoquer des tensions et fragiliser les relations sociales. Des habitants de Gacu ont évoqué les causes et les conséquences de ces comportements, ainsi que les moyens de les prévenir, lors d’un reportage réalisé le 3 septembre 2026 dans le cadre d’un projet de lutte contre les discours de haine de La Benevolencija et plusieurs médias.
Pour O.I., habitante de la colline Gacu, le fait de disposer de biens visibles ne signifie pas nécessairement que l’on a les moyens de faire face aux difficultés. Elle raconte avoir demandé de l’argent pour se faire soigner à une personne qui lui aurait répondu : « Mais toi, avec tout ce que tu possèdes, avec autant de bétail, comment peux-tu dire que tu es dans la misère? »
Elle estime que cette réaction ne tenait pas compte de sa réalité : « Parmi ces animaux, je n’en ai aucun que je puisse vendre pour obtenir cet argent. » Selon elle, certaines personnes jugent la situation des autres à partir de ce qu’elles voient, sans connaître leurs difficultés réelles.
Cette attitude peut provoquer une profonde frustration. « Je souffre et je me dis que, si c’était possible, j’aimerais lui faire subir les problèmes que je rencontre », confie-t-elle, reconnaissant que la colère pourrait conduire à une confrontation.
L.V., habitant de cette colline, témoigne également d’une expérience douloureuse. Après être tombé malade et être resté alité pendant plusieurs mois, une personne lui aurait lancé : « Toi, tu n’as jamais été malade. Si tu avais vraiment été malade, tu aurais vendu tous tes biens pour aller te faire soigner. »
« J’ai eu très mal », se souvient-il. A ses yeux, ceux qui se moquent des autres se fient souvent aux apparences, sans connaître leur situation réelle. Il estime également que certains peuvent agir ainsi par volonté de nuire.
De la blessure à la violence
Les conséquences peuvent aller au-delà de la souffrance morale. J.N., elle aussi habitante de cette colline, raconte que, lorsque son mari avait perdu son vélo, une personne lui avait dit : « Vous pensez que vous êtes dans la misère ? Vous avez encore quelque chose d’où pourra venir de l’argent. »

« Lorsqu’on se moque de moi, je souffre tellement que j’ai envie de me révolter », confie-t-elle. Elle prévient que la colère peut conduire à des actes graves et provoquer des conflits entre familles.
Elle estime également que les responsables doivent être attentifs à leurs paroles : « Si celui qui nous dirige se moquait de nous, les citoyens pourraient le sanctionner en refusant de participer aux activités auxquelles il nous inviterait. »
T.B., habitant de la colline Gacu, rapporte pour sa part qu’alors que son fils était en prison et qu’il n’avait pas les moyens de le faire libérer, un voisin lui avait lancé : « Toi, tu te plains seulement. Tu ne peux pas manquer d’argent pour faire sortir ton fils. »
Pour lui, certaines personnes se moquent des autres sous l’effet de la haine. Il préconise des conseils et, en cas de persistance, des sanctions. « Lorsqu’une personne se moque de moi, je suis blessé au fond de mon cœur. Je commence à la considérer comme quelqu’un de mauvais et à prendre mes distances avec elle », explique-t-il.
F.M., habitant de la colline Gacu, considère que le problème apparaît surtout lorsqu’au lieu d’aider une personne confrontée à une difficulté, on minimise sa situation. Il cite le cas d’une personne qui solliciterait un prêt et à qui l’on répondrait qu’elle ne peut pas manquer d’argent puisqu’elle vit dans une grande maison.
Il attribue notamment ces comportements à « l’arrogance » et avertit : « Lorsqu’on se moque de moi, je souffre beaucoup. Je peux finir par détester celui qui s’est moqué de moi pendant toute ma vie. »
Gérard Ntirenganya, chef de la colline, constate que ces paroles sont présentes dans la communauté. Il les attribue notamment aux « mauvais sentiments et à la haine ». « Elles blessent le cœur des gens. Elles peuvent même provoquer des meurtres si elles sont adressées à une personne ou à un groupe de personnes qui ne supporte pas ces paroles », avertit-il.
Pour y faire face, il explique que les personnes concernées sont réunies, conseillées et réconciliées. Les cas de refus de changer de comportement peuvent être signalés aux responsables supérieurs.
Il invite enfin les autres responsables à éviter ces pratiques : « Les autres responsables qui utilisent ce genre de paroles devraient les éviter et privilégier des discours qui réparent les cœurs de ceux qu’ils dirigent. »
Conseiller, corriger et privilégier les paroles qui apaisent
Pour Tharcisse Bimenyimana, sociologue, « gukindaga » consiste à présenter comme positif ou bénéfique un événement pourtant difficile pour la personne qui le vit. Il nuance toutefois le concept: « Gukindaga n’est pas toujours mauvais. Il peut parfois être utilisé pour plaisanter. Cela devient positif ou négatif selon l’intention de celui qui le fait, la manière dont il s’y prend et les conséquences sur la personne visée. »
Le sociologue attire particulièrement l’attention sur les personnes qui exercent des responsabilités. Selon lui, celles qui disposent du pouvoir de résoudre un problème, mais choisissent de se moquer de celui qui le subit, « abandonnent leur mission ».
Il relève également d’autres motivations: certaines personnes peuvent se moquer parce qu’elles ne savent pas comment résoudre un problème, tandis que d’autres peuvent agir par hostilité, notamment pour pousser la victime à persister dans une erreur.
Les conséquences peuvent être importantes. « Se moquer est différent d’encourager », souligne-t-il. Lorsqu’une personne attend d’un responsable qu’il l’aide à résoudre un problème et que celui-ci la tourne en dérision, « elle perd confiance en lui ».
Cette perte de confiance peut favoriser la formation de groupes opposés et, dans les situations extrêmes, conduire à la violence. Le sociologue évoque à ce propos l’histoire du Burundi: « En 1993, cela a commencé par l’assassinat du président de la République, puis chaque citoyen a commencé à se défendre comme il pouvait. » Il estime que lorsqu’une population ne croit plus que ses responsables peuvent résoudre ses problèmes, elle peut chercher à se défendre par ses propres moyens.
Le sociologue recommande aux dirigeants de montrer aux populations qu’ils connaissent leurs difficultés et qu’ils travaillent à les résoudre. « Qu’ils utilisent des paroles d’encouragement et montrent comment les problèmes sont en train d’être résolus ou comment ils le seront à l’avenir, non seulement par les paroles, mais aussi par les actes », préconise-t-il.




