A Kayanza, des habitants témoignent de situations où des paroles prononcées sans intention de nuire ont provoqué des blessures, des malentendus et des conflits. Des expériences qui illustrent les risques de la communication violente non consciente et l’importance de réfléchir à l’impact de ses mots.

Le 3 septembre 2026, un reportage a été réalisé à Kavumu, dans la zone de Murima, commune de Kayanza, province de Butanyerera, dans le cadre d’un programme de lutte contre les discours de haine mené par La Benevolencija et plusieurs médias. A travers les témoignages recueillis, des habitants racontent comment des paroles prononcées sans intention de nuire peuvent pourtant blesser, provoquer des malentendus et parfois dégénérer en conflits.
Pour E.M., habaitant de la colline Kavumu, certaines expressions utilisées entre proches peuvent devenir blessantes lorsqu’elles sont employées dans un contexte différent. « Il m’est déjà arrivé de blesser quelqu’un sans le vouloir. Il y a des personnes que nous avons l’habitude d’appeler “espèce de chien”, et nous considérons cela comme quelque chose de normal », raconte-t-il.
Mais il dit avoir découvert que ces mots ne sont pas toujours perçus comme une plaisanterie. « Il m’est arrivé de leur faire du mal sans le savoir, simplement parce que je leur avais parlé ainsi alors qu’elles traversaient des moments difficiles, qui n’étaient pas propices aux plaisanteries », poursuit-il.
Depuis, il assure avoir changé sa manière de communiquer : « Cela m’a appris à éviter désormais de nous appeler de cette manière. Aujourd’hui, lorsque nous nous rencontrons, je les salue avec des expressions ordinaires, puis je poursuis la conversation. »
Selon lui, les réactions varient d’une personne à l’autre. « Les gens ne se mettent pas tous en colère de la même manière. Blesser quelqu’un sans le vouloir peut provoquer des conflits. Nous devons donc éviter de parler sans réfléchir », souligne-t-il.
E.A., une autre habitante, raconte avoir vécu une situation similaire avec son mari. Après lui avoir demandé de rentrer tôt avec de quoi préparer le repas des enfants, elle l’a accueilli tard dans la nuit en lui reprochant son retard : « A cette heure-ci, d’où viens-tu, alors que même les enfants, à qui tu devais apporter quelque chose à manger, se sont déjà endormis ? »
Son mari a cessé de lui parler. Après lui avoir demandé pardon, elle a appris que son employeur avait tardé à le payer. « J’ai alors compris que j’avais commis une erreur en me précipitant pour lui reprocher quelque chose qu’il n’avait pas fait », reconnaît-elle.
Depuis, elle dit faire davantage attention à ses paroles et conseille aux femmes de son entourage de dialoguer avec prudence avec leurs maris.
S.H., un autre habitant de cette colline, se souvient d’une dispute avec son frère lors d’une cérémonie organisée pour l’enfant de celui-ci. N’ayant pas été invité, il lui a lancé : « Est-ce que tu me considères comme un étranger au point de ne pas m’inviter à venir boire même un Fanta, alors que ton enfant est comme le mien ? »
La réponse de son frère a aggravé la tension. « Il m’a répondu : “Moi, je ne parle pas avec les civils.” Je lui ai alors dit : “Tu ne parles pas avec les civils alors que nous avons été allaités au même sein ?” », relate-t-il.
L’échange s’est transformé en insultes, puis en affrontement physique. Ce n’est que plus tard que son frère lui a expliqué qu’il plaisantait et qu’il pensait que son épouse avait déjà invité S.H. à la cérémonie. « Si nous ne nous étions pas réconciliés, il aurait suffi qu’un autre petit problème survienne pour que nous prenions des machettes et commencions à nous battre », estime-t-il. Désormais, ajoute-t-il, « lorsque je vois quelqu’un commencer à tenir des propos déplacés, je l’arrête immédiatement ».
Une intention positive peut produire l’effet inverse
I.N. habitante de la colline Kavumu témoigne d’une autre forme de malentendu. Elle avait rencontré une femme et lui avait demandé où se trouvait son enfant, ignorant que celui-ci était décédé. « Je l’ai vue pleurer. Je lui ai alors dit : “Courage, tu en auras un autre” », raconte-t-elle. La femme lui a répondu : « Celui que j’aurai ressemblera-t-il à celui qui est mort ? »

I.N. reconnaît alors son erreur : « Je pensais lui présenter mes condoléances, mais je me suis rendu compte que je l’avais blessée. » Depuis, elle dit avoir réduit les plaisanteries et appris à davantage tenir compte de la situation de son interlocuteur.
F.M. habitant de la colline Kavumu rapporte une expérience comparable autour d’un surnom. Ayant rencontré, dans une association, une personne portant le même nom qu’elle, elle l’a appelée en plaisantant : « Hé, Ntukamazina ! » La personne s’est fortement offensée et lui a expliqué que les personnes portant ce nom étaient considérées comme mauvaises.
« Je lui ai demandé pardon. Mais lorsque nous nous sommes revues, elle m’a demandé : “Toi, tu salues Ntukamazina ?” J’ai alors compris que cela l’avait réellement blessée. Désormais, je réponds seulement à ce qu’on me demande », témoigne F.M.
C.N., une autre habitante de la colline, de son côté, rapporte qu’elle pensait rappeler quelque chose de positif à un jeune qui l’avait invitée à une cérémonie de remise de diplôme. Lorsqu’elle lui a demandé pourquoi il ne lui avait pas rappelé l’événement, elle a constaté qu’il était blessé.
Le jeune lui aurait expliqué qu’il avait échoué et qu’il était attristé par la manière dont il avait dépensé l’argent de ses parents pour les invitations. « Il est parti sans me saluer. J’ai alors compris que cela l’avait profondément affecté, alors que moi, je pensais simplement lui rappeler quelque chose de positif », témoigne-t-elle.
A ses yeux, le dialogue peut empêcher les incompréhensions de s’installer. « Nous devons apprendre à nous comprendre les uns les autres et à discuter de ce qui nous dérange. Cela nous permet de nous réconcilier », estime-t-elle.
La chefe de la colline Kavumu, Vénérande Ndayisaba, indique que des habitants peuvent parfois se blesser mutuellement par leurs paroles, sans en avoir l’intention. Face à ces situations, les autorités locales privilégient le conseil et la réconciliation. « Nous les encourageons toujours à bien vivre ensemble et à éviter les propos blessants. Nous mettons également en contact ceux qui sont en conflit », explique-t-elle. Elle appelle ainsi les habitants à faire preuve de prudence dans leurs échanges, soulignant que les sensibilités diffèrent d’une personne à l’autre et que des paroles mal perçues peuvent parfois déboucher sur de graves conflits.
La communication violente non consciente peut avoir des consequences
Pour Hélène Mpawenimana, experte en communication, ces situations relèvent de ce qu’elle appelle la communication violente non consciente : une parole peut blesser alors même que celui qui la prononce n’a pas l’intention de faire du mal. « Il arrive qu’une personne prononce une parole blessante envers une autre sans avoir l’intention de lui faire du mal », explique-t-elle. Cela peut, selon elle, découler de différences dans les manières de s’exprimer ou d’interpréter un message.

Elle cite notamment le cas d’un employeur qui dit à un travailleur : « Tu ne fais jamais rien correctement. » L’employeur peut vouloir signaler qu’une tâche n’a pas été réalisée comme attendu, alors que le travailleur peut comprendre qu’il est considéré comme quelqu’un qui « ne vaut rien ». « Cela peut le mettre en colère et l’amener à travailler sans motivation », ajoute-t-elle.
Le ton employé, le contexte, les habitudes acquises et les différences culturelles peuvent également influencer la manière dont une parole est reçue. « Certains cherchent également à plaisanter sans prendre le temps de réfléchir au fait que leurs paroles peuvent blesser les autres », observe l’experte.
Les conséquences peuvent dépasser le simple malentendu. Une personne peut se sentir méprisée ou dévalorisée, éprouver de la colère ou de la rancœur et perdre confiance en celui qui lui a parlé, énumère-t-elle. Cette rancœur peut ensuite affecter les relations au sein des familles, des communautés, des lieux de travail ou des associations.
« Lorsque vous blessez une seule personne, les conséquences peuvent rester limitées. Mais lorsque ces paroles sont adressées à un groupe de personnes, elles peuvent se propager comme un feu de brousse. Elles peuvent causer beaucoup de dégâts, y compris les guerres et les grèves », avertit-elle.
Pour prévenir ces situations, Hélène Mpawenimana invite chacun à réfléchir avant de parler. « Une personne devrait se demander: “Est-ce que ce que je m’apprête à dire est juste ? Comment celui à qui je m’adresse va-t-il le recevoir ?” », conseille-t-elle.
Elle recommande également d’éviter les échanges sous le coup de la colère et de corriger les comportements sans attaquer les personnes. « Corrigeons l’erreur commise plutôt que de critiquer celui qui l’a commise. Apprenons à demander pardon à ceux que nous avons blessés », conclut-elle.




