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Exclusivité : « Notre départ ne signifie pas que les Pays‑Bas se désengagent du Burundi », Ambassadeur Lianne Houben

Au terme de sa mission diplomatique au Burundi, l’Ambassadeur du Royaume des Pays-Bas au Burundi a accordé une interview exclusive au Magazine Jimbere.  Madame Lianne Houben revient sur les motivations derrière la prochaine fermeture de l’ambassade des Pays-Bas, contribution néerlandaise au développement socioéconomique du pays, etc. Elle s’exprime également sur les perspectives économiques du pays et les voies de collaboration après le départ des Pays-Bas.

Jimbere : Les Pays-Bas annoncent la fermeture de leur ambassade au Burundi pour bientôt, pourriez-vous nous préciser les motivations derrière cette décision ?

Ambassadeur Lianne Houben : Depuis 62 ans, les Pays-Bas et le Burundi entretiennent des relations diplomatiques fondées sur la coopération au développement, la gouvernance et la paix. Nous avons ouvert une ambassade au Burundi en 2013. Au fil du temps, les Pays-Bas ont visé le renforcement des institutions et l’amélioration de plusieurs domaines au Burundi, notamment sécurité alimentaire, la santé, droits humains et État de droit, jeunesse et emploi.

L’année dernière, dans le cadre de mesures d’économie et d’une réorientation des priorités, mon gouvernement a décidé de fermer un certain nombre d’ambassades. L’ambassade au Burundi en fait partie. Il s’agissait d’une décision extrêmement difficile. Heureusement, notre ambassade a réussi à négocier une période de sortie de deux ans. Nous étions tout de même, jusqu’à l’année dernière, le troisième plus grand partenaire bilatéral de coopération au développement au Burundi, après les États‑Unis et l’Union Européenne. Notre budget pluriannuel pour la période 2023‑2027 s’élevait à 160 millions d’euros. Au total, les Pays‑Bas ont investi ces dernières années plus de 600 millions d’euros dans des projets au Burundi. À cela s’ajoutent, bien entendu, les fonds centraux que les Pays‑Bas versent directement aux Nations Unies et qui reviennent ensuite en partie au Burundi.

La fermeture de notre ambassade est prévue pour le 31 juillet 2027. Mon départ marque une nouvelle étape dans ce processus. Toutefois, une partie de nos collègues, expatriés comme personnels locaux, restera en poste jusqu’à la fermeture définitive et fin août 2026, un chargé d’affaires assumera mes fonctions.

A partir du mois d’août 2027, l’Ambassade des Pays‑Bas en Tanzanie sera également compétente pour le Burundi. La fermeture de notre représentation à Bujumbura ne signifie pas pour autant que nous excluons une réouverture future. Personne ne peut prévoir l’avenir.

Jimbere : Depuis son rétablissement au Burundi, l’Ambassade a des réalisations dans les divers domaines de coopération tels que l’éducation, le soutien à l’entrepreneuriat, la lutte contre les violences basées sur le genre ainsi que la promotion de la santé sexuelle et reproductive. Comment pourriez-vous décrire l’héritage de l’ambassade des Pays-Bas au Burundi ?

Ambassadeur Lianne Houben : Depuis longtemps, les Pays-Bas collaborent avec le Burundi et les organisations burundaises dans plusieurs domaines. Nous avons mis en œuvre des programmes phares dans l’agriculture, la sécurité, les droits humains, la santé et l’entrepreneuriat des jeunes.

Dans l’agriculture, les Pays-Bas ont laissé une empreinte durable au Burundi, par exemple grâce à l’approche Participatory Integrated Planning (PIP). Centrée sur les ménages agricoles, cette approche les aide à définir une vision commune, à renforcer leur résilience, à améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et à investir dans leur avenir. Avec plus de 90 millions d’euros investis, touchant plus de 700 000 personnes, les Pays-Bas ont contribué à faire du PIP un modèle local, fondé sur des preuves, désormais porté par des organisations burundaises. 

Notre engagement dans le domaine de la santé de la population et de la santé de la reproduction a notamment permis aux organisations partenaires et aux ministères soutenus de développer une sensibilité accrue à la thématique du genre. Des centres de jeunes ont été revitalisés et équipés. Un nombre croissant de jeunes filles développent leur leadership et leur esprit entrepreneurial, et les abandons scolaires liés aux grossesses précoces ont diminué. Par ailleurs, l’héritage des Pays‑Bas dans le domaine de la santé se manifeste en particulier par l’attention portée aux besoins spécifiques des filles et des femmes.

Dans le secteur de la sécurité, notre appui stratégique à la réforme de l’armée et de la police, entre 2004 et 2015, a posé les jalons d’une sécurité modernisée. Pour les Pays-Bas, cette sécurité va de pair avec la justice et le respect des droits humains. C’est en renforçant ces institutions et les initiatives communautaires que nous avons soutenu l’émergence d’une paix durable et d’une réconciliation nationale.

Finalement, nous avons été très actifs dans les secteurs financier et entrepreneurial depuis l’ouverture de l’ambassade. À côté des entreprises néerlandaises actives au Burundi, comme Brarudi, des programmes tels que UGUSHORA et Orange Corners témoignent de notre engagement dans ce domaine.

Néanmoins, ce qui compte ce ne sont pas seulement les chiffres ou programmes, mais ce que les personnes en retirent concrètement. L’essentiel, c’est ce que les Burundais eux‑mêmes en pensent, et qu’ils aient véritablement bénéficié du soutien et de l’engagement des Pays‑Bas, aujourd’hui et pour l’avenir.

En investissant dans le renforcement des capacités, à la fois des individus et des institutions locales, les Pays‑Bas se sont engagés à permettre aux communautés de s’approprier les connaissances acquises et de les transmettre à d’autres. C’est ainsi que l’impact de notre coopération dépasse les projets eux‑mêmes et s’inscrit dans une dynamique de changement portée par les Burundais.

Jimbere : Comment comptez-vous collaborer avec les différents acteurs pour assurer la continuité sinon la pérennité des acquis ?

Ambassadeur Lianne Houben :  L’Ambassade a choisi de réduire progressivement ses activités de manière ordonnée, responsable et transparente. En 2025, nous avons estimé qu’il nous faudrait deux années pour le faire de façon correcte et respectueuse. Cette approche nous a permis de transmettre les connaissances aux bénéficiaires qui, dans plusieurs cas, sont désormais soutenus par de nouveaux bailleurs après notre départ, ce dont nous leur sommes profondément reconnaissants. L’exercice visant à trouver de nouveaux partenaires pour nos programmes n’a pas toujours été facile, car les Pays‑Bas comptent parmi les plus grands bailleurs du Burundi. 

Il est important de préciser que notre départ ne signifie pas que les Pays‑Bas se désengagent du Burundi. Nos relations diplomatiques seront maintenues, et nous continuerons à financer des projets au Burundi par l’intermédiaire de notre ministère à La Haye, des Nations Unies, de la Banque mondiale et des programmes de l’Union européenne, qui sont en partie financés par les Pays‑Bas.

Notre engagement pour l’avenir inclut également un financement dédié à la réponse humanitaire. Les Pays‑Bas comptent en effet depuis longtemps parmi les cinq premiers bailleurs mondiaux dans le domaine humanitaire. Ainsi, malgré la fermeture de l’Ambassade, ces ressources continueront de parvenir au Burundi, à travers les programmes des Nations Unies.

Jimbere : L’Ambassade des Pays-Bas participe activement à la promotion de la bonne gouvernance à travers la professionnalisation des médias et le financement des programmes médiatiques. Comment préparez-vous la transition pour assurer la survie des médias partenaires après votre départ ?

Ambassadeur Lianne Houben : Les Pays-Bas accordent une place centrale aux médias libres, indépendants et professionnels, indispensables à une bonne gouvernance. Notre engagement, au niveau mondial comme au Burundi, reflète l’importance que nous attachons à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, ainsi qu’à une information fiable, rigoureuse et produite de manière indépendante.

Au Burundi, cet engagement s’est traduit par un soutien concret. Par exemple, à travers notre programme mis en œuvre par Radio La Benevolencija depuis 2014, nous avons soutenu plusieurs médias. Dans le cadre de ce programme, nous avons, par exemple, récemment distribué six émetteurs radio à différents médias. Outre les formations et l’appui au fonctionnement que ce programme offre, ce matériel renforce leur autonomie technique et leur capacité à diffuser des contenus de qualité, aujourd’hui comme à l’avenir. Comme vous l’avez signalé, ces programmes cesseront malheureusement après la fermeture de l’Ambassade, prévue pour juillet 2027.

Pour préparer la transition et la pérennité de nos médias partenaires après notre départ, nous avons veillé au transfert des programmes et des compétences. Cela a également inclus leur mise en relation avec de nouveaux bailleurs. Il est vrai qu’il reste difficile d’identifier des bailleurs prêts à financer le secteur médiatique avec la même ampleur que les Pays‑Bas. C’est précisément pourquoi nous encourageons les médias à prendre eux‑mêmes des initiatives pour assurer leur pérennité, notamment en diversifiant leurs sources de financement, en consolidant la qualité de leurs contenus et en renforçant les coopérations pour mutualiser les ressources. 

Les médias burundais comptent parmi les plus libres et compétents de la région, comme l’a montré le dernier classement de Reporters sans frontières. Nous avons confiance que, forts de cet héritage et des compétences acquises grâce aux programmes néerlandais, ils pourront jouer un rôle majeur dans leur propre survie, aujourd’hui et après notre départ.

Jimbere : Le Burundi se lance sur la voie de la relance économique, quel est votre message à l’endroit des différents acteurs pour aspirer au développement durable ?

Ambassadeur Lianne Houben : Tous les acteurs – autorités publiques, partenaires internationaux, secteur privé et société civile, en particulier les jeunes – ont un rôle essentiel à jouer. Je voudrais ici appuyer le message récent du représentant du FMI dans le Journal Burundi Eco. Le FMI est l’un des interlocuteurs les plus expérimentés et les plus fiables concernant l’avenir économique du Burundi.

Comme il l’a expliqué, la réforme du marché des changes, y compris l’unification du taux de change et une plus grande flexibilité, pourrait changer la trajectoire économique du pays à court et moyen terme. Des réformes macroéconomiques courageuses, préparées avec prudence et accompagnées de politiques de protection des plus vulnérables, sont indispensables pour créer un environnement économique stable et prévisible, ce qui bénéficiera également aux entreprises néerlandaises.

Mais le développement durable repose aussi sur l’énergie, la créativité et l’initiative de la population, en particulier des jeunes. Les Pays-Bas accordent une attention particulière à l’entrepreneuriat des jeunes. À travers des projets comme Orange Corners et UGUSHORA, nous soutenons l’intégration des jeunes Burundais dans les marchés régionaux et mondiaux. Ces programmes visent à aider de jeunes et petits entrepreneurs à professionnaliser et développer leurs entreprises, à améliorer l’environnement des affaires et à favoriser des partenariats avec des entreprises néerlandaises. Dans le cadre du programme UGUSHORA, nous avons également élaboré un guide d’exportation qui aide les entrepreneurs burundais à mieux accéder aux marchés régionaux et internationaux, et à renforcer les échanges commerciaux entre les entrepreneurs burundais et leurs partenaires étrangers.

Mon message à tous les acteurs est donc clair : en combinant des réformes économiques ambitieuses, un secteur privé dynamique et le potentiel des jeunes, le Burundi peut transformer sa relance actuelle en un développement durable et inclusif, au bénéfice de toute sa population.

Jimbere : Au terme de votre mission au Burundi, quelle image gardez-vous du pays ?

Ambassadeur Lianne Houben : J’ai eu la chance de vivre et de travailler pendant plusieurs années dans différents pays. Et chaque fois que je devais dire adieu à un pays et à ses habitants, je montais dans l’avion les larmes aux yeux. Être diplomate, c’est savoir être curieux, courageux et résilient. Recommencer à zéro dans un nouveau pays, tout en laissant derrière soi des amis et des collègues ailleurs, n’est jamais simple. Chaque pays devient une partie de votre cœur. Il en va de même pour le Burundi. Le cœur de l’Afrique gardera pour le reste de ma vie une place toute particulière dans mon cœur.

Pour répondre à votre question, je pourrais vous parler des magnifiques collines verdoyantes, du climat si agréable, des baignades dans le lac Tanganyika ou encore de l’excellent café du Burundi. Mais ce n’est pas cela qui me marquera le plus. Ce qui m’impressionne profondément, c’est la résilience, l’hospitalité, l’ingéniosité et la patience des Burundais que j’ai eu le privilège de rencontrer. Ces dernières années, ils ont dû faire face à une inflation extrêmement élevée, à une pénurie chronique de devises et de carburant, à une forte arrivée de réfugiés congolais et au retour de nombreux réfugiés burundais venant de Tanzanie. Et ce qui m’a personnellement le plus bouleversée, ce sont les explosions dans le dépôt de munitions à Bujumbura. Heureusement, aucun membre de mon équipe n’a été blessé, mais les maisons de plusieurs collègues ont été gravement endommagées, et ces déflagrations ont ravivé des traumatismes liés à des épisodes de violence antérieurs. Ce qui m’a frappée, c’est à quel point il était à la fois admirable et déroutant de voir à quelle vitesse chacun s’est relevé, s’est “dépoussiéré”, pour reprendre le cours normal de la vie. J’ai trouvé cela profondément remarquable.

Je souhaite de tout cœur que les conditions de vie de la population burundaise continuent de s’améliorer. L’engagement des autorités, associé à celui des Burundais eux‑mêmes et de leurs partenaires internationaux, offre des opportunités importantes pour de nouveaux progrès. J’espère sincèrement que cette dynamique positive se poursuivra, afin qu’un nombre ne croissant de personnes puissent bénéficier d’une plus grande sécurité de subsistance et de meilleures perspectives d’avenir.

 Propos recueillis par Benjamin Kuriyo.

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