Face à la prolifération des messages haineux, la peur et le silence entravent souvent les poursuites judiciaires. À Bujumbura, des jeunes appellent à une justice plus proactive, capable de s’autosaisir afin de briser le cycle de l’impunité et préserver la cohésion sociale.
Dans les discussions comme sur les réseaux sociaux, les propos à caractère haineux s’immiscent progressivement dans le quotidien. Sans toujours susciter de réactions immédiates, ils alimentent pourtant un climat de tension et de division.
Pour Sandrine*, rencontrée au cœur de la ville de Bujumbura, ces messages provoquent des agressions verbales, parfois même des tensions sociales : « On les entend partout : dans la rue, en ligne, dans la vie de tous les jours. »
Malgré cette réalité, explique-t-elle, les poursuites judiciaires restent rares. De mémoire d’étudiante, Sandrine* ne cite qu’un seul cas marquant, celui d’une femme sanctionnée pour des propos visant un groupe de femmes : « Mais même là, on ne sait pas si cela vient d’une plainte des victimes ou d’une initiative du ministère public », nuance-t-elle.
Si les discours haineux persistent, c’est aussi parce que les victimes hésitent à agir. Entre crainte de représailles, résignation et manque de confiance dans les institutions, beaucoup préfèrent se taire, explique Paul*, lui aussi rencontré à Bujumbura : « Une victime peut avoir peur de porter plainte ou simplement abandonner. Dans ces conditions, les auteurs restent impunis », confie-t-il.
Cette peur est renforcée par un sentiment d’impuissance face à des propos visant souvent des groupes entiers : « Quand un message attaque une communauté ou une catégorie de personnes, qui peut se lever seul pour porter plainte ? », s’interroge-t-il.
L’auto-saisine, un levier décisif
Selon Junior*, rencontré lui aussi à Bujumbura, la solution réside dans une justice plus proactive. Pour lui, l’auto-saisine du ministère public constitue un outil clé pour combler le vide laissé par l’inaction des victimes : « Le ministère public représente la société. Il doit agir même sans plainte. »
Ce jeune citadin estime que l’absence d’initiatives judiciaires alimente un sentiment d’impunité. Il évoque un certain désintérêt ou un manque de vigilance de la part des autorités : « Peut-être que le ministère public ne s’y intéresse pas assez, ou qu’il n’est pas informé de ce qui se passe sur le terrain. Pourtant, les infractions sont là, visibles. »
De son côté, Marc*, également rencontré en ville, estime que l’auto-saisine de la justice permettrait de réduire significativement la propagation des messages haineux : « Si les auteurs savent qu’ils peuvent être poursuivis automatiquement, ils réfléchiront à deux fois avant de parler. Les messages de haine touchent non seulement l’intérêt individuel, mais aussi l’intérêt général de toute la société. »
Sensibiliser pour mieux prévenir
Au-delà de la répression, la nécessité d’informer la population s’impose, insiste Freddy*, rencontré à Bujumbura. L’ignorance des lois demeure un obstacle majeur à la lutte contre les discours haineux : « On dit que nul n’est censé ignorer la loi, mais en réalité, beaucoup ne la connaissent pas. »
Pour lui, les campagnes de sensibilisation visant à expliquer les conséquences des propos haineux et à encourager leur dénonciation sont essentielles : « Il faut que les gens comprennent que ces paroles peuvent détruire la cohésion sociale. »
Abondant dans le même sens, Maître Fernand Dior Remesho, avocat à la Cour d’appel de Bujumbura, explique que l’initiative propre du parquet permet d’engager des poursuites sans attendre une plainte. Ce pouvoir, essentiel en matière pénale, vise avant tout à défendre l’intérêt collectif, même lorsque les victimes ne se manifestent pas.
Il souligne toutefois que ce mécanisme n’est pas appliqué de manière uniforme dans la pratique judiciaire. Selon lui, les autorités interviennent surtout dans les affaires les plus graves.
En revanche, précise le juriste, les propos incitant à la violence ou à la division font rarement l’objet de poursuites. Une telle inertie peut favoriser leur multiplication, notamment sur les plateformes numériques. À terme, cette absence de réaction risque de fragiliser la cohésion sociale et de provoquer des troubles. Pour y faire face, l’avocat insiste sur la nécessité d’une application rigoureuse des textes afin de contenir durablement ces dérives.
*Nom d’emprunt




