Lorsque les propos des leaders deviennent dénigrants ou excluants, ils ébranlent le tissu social et alimentent frustrations et tensions. Entre peur des représailles et respect de la hiérarchie, dénoncer ces dérives reste difficile, au risque d’affaiblir durablement le vivre-ensemble.
Sur la colline Rugeregere, en commune Cibitoke, dans la province de Bujumbura, certains habitants décrivent des scènes où la parole citoyenne est publiquement rabaissée, laissant place à un profond sentiment d’humiliation. « Un jour, j’ai assisté à un procès et j’ai voulu simplement donner ma version des faits », raconte Ezéchiel*, visiblement marqué. « Le responsable m’a interrompu sèchement devant tout le monde en me disant que je n’étais pas mieux placé pour m’exprimer sur le sujet. »
Pour lui, cet épisode illustre un problème plus large : « Quand un leader agit ainsi, il envoie un message clair : certaines voix comptent moins que d’autres. Et cela détruit la confiance. »
Au-delà des incidents ponctuels, Jeanne*, habitante de la colline Rugeregere, évoque des pratiques plus anciennes, marquées par des propos discriminatoires : « Pendant un temps, certains leaders communautaires, soutenus par des groupes de natifs, tenaient des propos dénigrants envers ceux qui venaient d’autres localités. On les présentait comme des “intarutsi”, c’est-à-dire des étrangers, presque comme des citoyens de seconde zone. »
Selon elle, ce type de discours légitime les discriminations : « Les gens se sentent autorisés à exclure ou à rabaisser les autres. Et les blessures restent longtemps. »
Entre silence et frustration
Face à ces situations, la réaction la plus fréquente reste le silence. Le respect des leaders, profondément ancré dans les mentalités, devient parfois un obstacle à toute remise en question. « On ressent une grande frustration, mais on se retient de parler. Tu sais que si tu contredis un leader, tu peux être mal vu ou subir des conséquences. Alors tu préfères te taire », s’indigne Donatien*, habitant de Rugeregere.
Mais ce silence n’est pas sans effets : « À force d’accumuler ces injustices, la colère grandit. Certains deviennent hostiles, même s’ils ne l’expriment pas directement. »
Pour Egide*, également habitant de Rugeregere, respecter un leader ne devrait pas signifier accepter l’inacceptable : « Dans la pratique, la frontière est floue. Les gens préfèrent éviter le conflit. »
Ce réflexe alimente un cercle vicieux : « Les citoyens se plaignent entre eux, mais rarement directement aux concernés. Résultat : rien ne change et les comportements se répètent. »
Malgré ces contraintes, François*, habitant de Rugeregere, appelle à une prise de responsabilité individuelle : « Il faut intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Si personne ne corrige ces propos, ils finissent par devenir normaux. »
Pour éviter les confrontations publiques, explique-t-il, une approche plus discrète est souvent privilégiée : « Le mieux, c’est de parler au leader en privé, lui faire comprendre calmement l’impact de ses paroles. En public, il peut se braquer, mais en privé, il peut réfléchir. »
Lorsque le dialogue direct ne suffit pas, souligne Thérence*, d’autres solutions existent : « Il ne faut pas hésiter à remonter l’information à la hiérarchie. Il y a des responsables qui peuvent intervenir pour rappeler les règles. »
Refuser la banalisation
Jérôme Ngendakumana, chef de la colline Rugeregere, appelle la population à ne pas céder à la peur face au langage dénigrant de certains leaders. Il rappelle que ce comportement détériore le climat social et alimente la haine ainsi que les divisions. Pour lui, ces tensions latentes peuvent dégénérer en hostilités et en violences : « C’est pour cette raison que chacun devrait se sentir concerné par ce problème et agir pour l’éradiquer. »
Abondant dans le même sens, Chartier Niyungeko, expert en résolution pacifique des conflits, estime que le langage dénigrant utilisé contre un individu ou un groupe a toujours des conséquences. Selon lui, il peut instaurer un climat de peur et de méfiance au sein de la communauté.
Pour cet expert, personne n’est à l’abri d’une dérive verbale. Même des individus formés peuvent tenir des propos inappropriés. Pour y remédier, il préconise l’adoption d’un discours bienveillant, une approche qui permet de signaler des propos blessants sans porter atteinte à la dignité de leur auteur : « La qualité des termes utilisés dans les interactions quotidiennes constitue un levier essentiel pour préserver la cohésion sociale et prévenir l’émergence de nouveaux conflits. »
*Nom d’emprunt




