Au Burundi, lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations restent sans réponse, la frustration peut s’installer et la confiance s’effriter. A Bujumbura, des acteurs politiques et un spécialiste de la résolution pacifique des conflits alertent sur les risques liés au manque d’écoute des opinions divergentes et appellent à faire de la concertation un véritable outil de prévention des tensions.
Une opinion exprimée, une porte qui se ferme, puis le sentiment de ne pas avoir été entendu. A première vue, le désaccord peut sembler banal. Mais lorsque cette situation se répète, la frustration peut grandir, la confiance s’éroder et les tensions s’installer.
C’est autour de cette problématique que se sont retrouvés, le 20 août 2026 à Bujumbura, Sylvestre Bikorindagara, porte-parole du parti Sahwanya FRODEBU, Jean De Dieu Mutabazi, président du parti RADEBU, et Remy Havyarimana, spécialiste de la résolution pacifique des conflits. Le débat, organisé par La Benevolencija, portait sur les conséquences de la non-prise en compte des opinions divergentes.
Les échanges faisaient notamment écho aux préoccupations exprimées le 15 juillet par des habitants de la colline Buburu, dans la zone Gisozi, commune de Mwaro, province de Gitega. Ces derniers dénonçaient le fait que leurs opinions soient parfois ignorées par leurs dirigeants, au risque, selon eux, d’alimenter la colère et de favoriser, à terme, des violences collectives, voire des conflits armés.
Quand l’écoute fait défaut, la frustration monte

Pour Sylvestre Bikorindagara, le problème n’est pas nouveau. Il se manifeste aussi dans la vie politique, notamment lorsque les consultations organisées par les pouvoirs publics ne débouchent pas, selon lui, sur une réelle prise en compte des propositions formulées.
Il cite notamment les consultations menées lors de la préparation de la loi électorale de 2020. Les partis politiques avaient alors été invités à donner leur avis, mais leurs propositions n’auraient finalement pas été suffisamment prises en compte.
« Nous avons donné notre avis et ils ont reconnu qu’il était fondé. À la fin de la réunion, ils ont dit qu’ils allaient en tenir compte. Mais aucune de nos propositions n’a finalement été prise en considération », déplore-t-il.
Selon lui, l’orgueil et l’arrogance peuvent conduire certains responsables à négliger les opinions qui ne correspondent pas aux leurs. Or, lorsque des citoyens ou des groupes ont le sentiment de ne plus être entendus, la contestation peut prendre d’autres formes.
« Lorsque l’on ne vous écoute pas, il peut arriver que vous cherchiez à imposer votre point de vue par la force », explique-t-il.
Une telle dynamique peut, selon lui, provoquer progressivement des affrontements entre groupes et, dans les situations les plus extrêmes, conduire à la violence, voire à la guerre.
Pour prévenir cette escalade, Bikorindagara plaide pour une véritable culture de consultation. Avant de prendre une décision qui concerne un grand nombre de personnes, les dirigeants devraient expliquer leurs projets, écouter les préoccupations de la population et tenir compte des problèmes considérés comme prioritaires par les citoyens.
La divergence, pas une menace mais une richesse

Pour Jean De Dieu Mutabazi, accepter les opinions différentes constitue également une condition essentielle à une bonne gouvernance.
Selon lui, certains dirigeants ont tendance à considérer que leurs décisions sont nécessairement les meilleures et qu’elles ne doivent pas être remises en question. « Ils oublient que l’être humain peut se tromper », souligne-t-il, voyant dans cette attitude une tendance à la gouvernance autoritaire.
Pour illustrer son propos, Mutabazi revient sur l’histoire politique du Burundi, notamment sur les longues années durant lesquelles l’UPRONA a exercé le pouvoir dans un contexte de parti unique, ainsi que sur les violences qui ont suivi le coup d’Etat du 21 octobre 1993.
Les conséquences des conflits politiques ont été lourdes, rappelle-t-il : « pertes en vies humaines, destructions de bâtiments, de ponts et de routes, mais aussi d’importantes souffrances pour la population. »
Pour lui, ignorer les opinions différentes ne constitue donc pas seulement un problème politique. Cela peut également freiner le développement. « Ignorer les opinions des autres revient à fermer la porte aux possibilités de développement », affirme-t-il.
A l’inverse, il estime que la démocratie ne peut fonctionner pleinement que lorsque les opinions divergentes sont reconnues et prises en considération.
Il appelle ainsi à multiplier les consultations dans les différents secteurs de la vie nationale et à permettre aux dirigeants de s’entourer de conseillers issus de milieux variés. « Le développement concerne tous les citoyens », rappelle-t-il.
De la colline aux politiques publiques

Pour Remy Havyarimana, spécialiste de la résolution pacifique des conflits, cette question se pose également dans le domaine du développement.
Il arrive, selon lui, que des citoyens expriment leurs préoccupations sans que celles-ci soient réellement prises en compte. Des projets peuvent alors être mis en œuvre sans répondre directement aux problèmes soulevés par les populations.
Le risque est de renforcer le sentiment d’exclusion. « Ne pas écouter ou ne pas accorder d’importance aux opinions différentes des vôtres est une autre manière de montrer que vous ne dirigez pas correctement les autres », explique-t-il.
Pour Havyarimana, une personne qui n’est pas entendue ne renonce pas nécessairement à ses revendications. Elle peut simplement chercher ailleurs un espace où sa parole sera prise en considération.
« Lorsque vous êtes chargé d’écouter quelqu’un mais que vous refusez de le faire, cette personne finit par vous fuir. Cela ne signifie pas qu’elle abandonne les idées qu’elle voulait vous exposer ; elle cherche simplement d’autres personnes qui voudront l’écouter », explique-t-il.
Progressivement, des personnes partageant les mêmes frustrations peuvent alors se regrouper autour de revendications communes. Un groupe initialement marginal peut ainsi prendre de l’ampleur et devenir une véritable force d’opposition au pouvoir en place. Dans les situations les plus tendues, cette confrontation peut dégénérer en violence. D’où son appel à associer davantage les citoyens à la conception des politiques et des programmes qui les concernent directement.
Des décisions qui partent du terrain
Havyarimana reconnaît les efforts entrepris par le gouvernement burundais en matière de planification du développement, notamment à travers la Vision Burundi 2040-2060.
Ces documents présentent, selon lui, des orientations ambitieuses et porteuses d’espoir. Mais leur efficacité dépendra aussi de leur capacité à répondre aux réalités vécues quotidiennement par les citoyens. « Si vous allez parler avec un citoyen dans sa colline, vous ne voyez pas clairement comment ces documents sont liés à sa réalité », observe-t-il.
Les besoins ne sont d’ailleurs pas identiques partout. « Une personne de Muyinga n’a pas les mêmes besoins qu’une personne de Makamba », rappelle-t-il.
Pour le spécialiste, les politiques nationales devraient donc davantage intégrer les préoccupations exprimées à la base. Les autorités locales, des administrateurs communaux aux chefs de collines, ont également un rôle essentiel à jouer pour faire remonter ces préoccupations et contribuer à leur prise en compte dans les décisions publiques.
Au terme du débat, les trois intervenants se retrouvent sur un même constat : l’écoute et la consultation ne sont pas de simples gestes de courtoisie. Elles constituent de véritables outils de prévention des conflits.
Pour Havyarimana, les dirigeants doivent comprendre qu’une décision prise sans consulter ceux auxquels elle s’applique peut devenir elle-même une source de tensions. A l’inverse, la concertation renforce la confiance, réduit les frustrations et favorise l’adhésion aux décisions collectives.
Il résume cette philosophie à travers un proverbe kirundi : « Ibigiye inama, bigira Imana. » (Ceux qui se concertent ont Dieu avec eux.)
Dans un contexte où la cohésion sociale demeure un enjeu majeur, le message de ce débat résonne comme un rappel : écouter une opinion divergente ne signifie pas perdre son autorité. C’est donner davantage de légitimité à la décision, prévenir les frustrations avant qu’elles ne deviennent des tensions et rapprocher les politiques publiques des réalités vécues sur le terrain.




