Dans la nouvelle province élargie de Bujumbura, la pénurie d’eau potable plonge les habitants dans une détresse croissante. Face à la recrudescence de l’épidémie du choléra, la crise actuelle trouble ainsi la gestion de l’hygiène et de l’assainissement dans les zones surtout touchées.
Depuis plusieurs mois, les robinets de nombreux quartiers de Bujumbura sont à sec. Certains citadins vivent au rythme des bidons jaunes et des longues files d’attente. L’eau, devenue rare, est désormais un luxe : « Cela fait 2 mois que nous n’avons pas vu une goutte d’eau au robinet. Je dois marcher deux heures pour trouver un point de collecte. Et encore, il faut payer 1.000 BIF par bidon, pour transporter sur le vélo. », témoigne Marie*, une mère habitant au quartier Gatunguru
« Nous utilisons l’eau provenant des tuyaux souterrains acheminés depuis les montagnes, ou ceux de l’unique réservoir-tank. Tu dois être courageux et rapide pour en tirer une petite quantité d’eau, car l’affluence est trop rude. », confie Eloge*, habitant le même quartier
Une pénurie qui dure et qui inquiète
Le manque d’eau compromet gravement l’hygiène domestique. Dans un contexte où le choléra refait surface, les citadins craignent pour leur santé : « Impossible de se laver les mains correctement. Même les toilettes ne sont plus nettoyées comme il faut. On vit dans la peur constante de tomber malade », pointe Georges*, habitant le quartier Bukirasazi, de la zone Kinama
« Qu’on nous apporte de l’eau pour que nous puissions nous laver, car on ne peut pas garder une bonne hygiène sans eau. Actuellement, nous sommes contraints de puiser l’eau dans les caniveaux pour faire le lavage ou la vaisselle. », regrette Aline*, habitant Bukirasazi
Pour cette population, le danger des maladies des mains sales rôde au quotidien, d’autant plus que certains affirment être incapables de suivre convenablement les mesures d’hygiène : « Dans ce contexte, il est impossible de se protéger contre l’épidémie de Choléra. Nous savons qu’elle est dans notre mur, mais comment faire face sans avoir l’eau potable ? Nous demandons l’Etat à faire de tout son possible pour disponibiliser l’eau afin de limiter les dégâts. »
Des conséquences tous azimuts
La pénurie d’eau affecte directement la santé publique. Les cas de choléra se multiplient, notamment en commune Rugombo, où les autorités ont dû pulvériser les zones les plus touchées. Les activités économiques ralentissent. Les petits commerces, les restaurants et les ménages consacrent une part croissante de leur budget à l’achat d’eau : « Je suis coiffeur. Sans eau, je ne peux pas laver les cheveux de mes clients. J’ai perdu plus de la moitié de ma clientèle », déplore Éric*, installé au quartier Carama.
« Mon restaurant tourne au ralenti. Je dois acheter de l’eau tous les jours, ce qui augmente mes coûts. Je pense à fermer », se lamente Annick*, restauratrice à Bwiza.
Pour Liliane Nkengurutse, médecin directeur du Centre des Opérations d’urgence de santé publique (COUSP), ces derniers jours, les cas de choléra ont connu une augmentation exponentielle, surtout dans les communes de Ntahangwa et Cibitoke, en province Bujumbura : « Depuis 2023, le Burundi a déclaré, via le ministère de la santé, qu’il fait face à l’épidémie de choléra dans certaines régions. Dès ce jour-là, on n’a pas pu mettre fin à l’épidémie. On a continué à notifier des cas. Depuis le mois de janvier 2025 jusqu’au 18 août courant, dans nos centres de traitement choléra, on avait 102 cas. On déplore 6 cas de décès. Mais sinon, les autres, à part les 102 qui sont dans les centres de traitement, ils ont été traités et guéris. La majorité de tous ces cas-là, ils sont de la commune de Cibitoke et Ntahangwa. »
Le grand défi dans la lutte contre cette épidémie de choléra, explique Mme Nkengurutse, est le manque d’eau et l’insuffisance d’hygiène & assainissement : « On ne peut pas faire face à l’épidémie du choléra sans conjuguer ensemble les efforts de tous les secteurs concernés. Actuellement, c’est plus ou moins facile parce qu’avec le découpage administratif actuel, la commune dispose désormais de plusieurs départements qui gèrent tous les secteurs au niveau de la commune. Ça sera une chose facile de travailler ensemble, en synergie pour mettre fin à l’épidémie de choléra. »
Quid des solutions
Selon la directrice du COUSP, deux plans de préparation et de réponse aux fièvres hémorragiques, notamment à la maladie d’Ebola et à l’épidémie de choléra, viennent d’être validés : « Ces plans vont nous être d’une grande importance, parce qu’en ce qui concerne l’épidémie de choléra, nous avons vu que ça fait un bon bout de temps que nous sommes dans l’épidémie. Il y avait un plan qui était en vigueur, mais comme on a vu que ces derniers jours, les cas ont sensiblement augmenté, et on a voulu mettre à jour le plan pour qu’il puisse répondre aux défis actuels. »
Ce plan, poursuit-t-elle, permet de mettre en exergue les interventions nécessaires et urgentes pour pouvoir inverser la tendance de l’épidémie de choléra : « On a mis en place des stratégies sur la disponibilisation de l’eau potable, notamment la mise en place des points d’eau, et des forages. On a aussi mis l’accent sur la sensibilisation, l’implication effective de l’administration locale, parce que partout on a vu que les solutions doivent se trouver au sein même de la commune. Et on voudrait que l’organisation de la coordination, qui était jadis centrée au niveau central, au niveau national, qu’à partir d’aujourd’hui, cette organisation de mise en place des systèmes de gestion de l’événement soit mise en place au niveau des communes et qu’ils fassent des réunions régulières. »
En ce qui est de la prévention de l’Ebola, Dr Liliane Nkengurutse fait savoir qu’il sied aussi de conjuguer les efforts : « Comme vous le savez, les cas peuvent venir des points d’entrée. Au niveau des points d’entrée, il y a beaucoup de secteurs là-bas, ministère de l’Intérieur, ministère de la Santé, ministère de l’agriculture. Tous ces secteurs-là doivent conjuguer les efforts ensemble pour pouvoir faire des actions synergiques pour empêcher qu’il y ait de préalables importations. Et lorsqu’il y en a, pour que la prise en charge soit aisée pour les éventuels cas d’importation de cas de fièvre d’Ebola. C’est vrai que les cas sont en train d’augmenter de façon exponentielle, mais sachez que lorsque la pluie tombe, c’est là où normalement les cas augmentent beaucoup plus. »
Dans ce contexte, rappelle Mme Nkengurutse, si la population ne s’implique pas activement pour avoir de bonnes pratiques d’hygiène, on peut avoir des cas qui risquent d’augmenter, plus qu’on en a actuellement : « Je lance un cri d’appel à la population de bien observer les mesures d’hygiène telles qu’elles leur sont recommandées, notamment le lavage hygiénique des mains pour les moments critiques, et de ne pas boire de l’eau des rivières qui coulent. Boire de l’eau propre, non seulement pas boire, mais d’utiliser, parce qu’on a vu que la plupart cherchent de l’eau propre, potable pour boire seulement. Et lorsqu’il s’agit de laver les ustensiles, de laver les vêtements, ils utilisent cette eau des rivières, et c’est en ce moment-là qu’ils attrapent la maladie. »
S’ils veulent utiliser cette eau des rivières, ajoute Dr Nkengurutse, que ce soit d’abord préalablement bouillie, ou qu’on y mette des substances qui tuent les microbes, notamment le chlore : « Qu’ils sachent que cette eau de rivière contient beaucoup de microbes et du choléra, et lorsqu’ils prennent ça ou qu’ils utilisent ça, ils doivent attraper la maladie. Et je leur demande aussi de faire de l’hygiène alimentaire et vestimentaire, couvrir tout ce qui est aliment, parce que les mouches sont là. Si vous ne couvrez pas, les mouches doivent se poser là où ils trouvent la nourriture. »
A propos de la prise médicale, la directrice du COUSP invite la population à faire le dépistage le plus tôt possible : « Il faudra qu’ils consultent un peu précocement, parce que ces derniers jours, nous voyons les gens qui viennent vraiment se faire soigner en étant dans un état très critique. Les prestataires ne peuvent rien quand les malades arrivent dans un état critique. Donc il faut qu’ils sachent, dès que les premiers signes apparaissent, il faut qu’ils consultent le médecin très rapidement. »
*nom d’emprunt




