La justice populaire s’impose souvent comme une réponse brutale face à des actes répréhensibles ou à leur impunité. Mais derrière les lynchages et humiliations, ce sont des vies brisées, des innocents sacrifiés, et une société qui s’enfonce dans la spirale de violence…
De triste mémoire, certains habitants de la colline Mukoma, commune Mugina, de la zone Mabayi, en province Bujumbura, affirment être confrontés à des épisodes de violence qui ont profondément marqué leur quotidien. Ces expériences, vécues dans la douleur et souvent dans le silence, témoignent d’une réalité où la justice populaire s’impose, alimentant un cycle de souffrances et de représailles.
Des individus présumément accusés de voleurs ont été humiliés, ligotés, et parfois même molestés sous l’œil impuissant ou complice de Severin*, habitant Mukoma. D’un ton confessant, ce soixantenaire explique qu’il a tantôt voulu dissuader la foule, tantôt suivi par instinct grégaire. « Souvent, quand on me dit que le sujet est capturé suite à des cas de vol ou de maraudage, je ne peux pas m’en empêcher de le châtier, car j’ai tant de fois été victime de vol. », confie-t-il.
Pour Aristide* (33 ans), habitant lui aussi la colline Mukoma, quand la foule décide, personne ne peut l’arrêter : « J’ai vu un jeune se faire tabasser pour une histoire de vol dans une mine d’or. Il n’a jamais eu le temps de se défendre. On l’a brutalisé jusqu’à ce que ses bras soient paralysés. »
L’impasse
Néanmoins, regrette Rachelle* (27 ans), habitant Mukoma, ce phénomène alimente souvent le sentiment de haine et de méfiance : « Certaines gens ne font plus confiance à la police. Ils disent que les voleurs ne sont sévèrement punis. Alors, ils les frappent, les mettent au supplice. Et cela engendre des tensions sociales, surtout lorsque l’individu violenté ou tué est innocent. »
Abondant dans le même sens, Maurice*, lui aussi habitant cette contrée, déplore que de telles situations provoquent des dissensions, et des violences de masse : « Lorsque la justice ou l’administration ne joue pas convenablement leur rôle, les familles éprouvées, chercheront toujours à se venger contre les responsables de la mort des leurs. Dans ce cas, toute la société s’enflamme, et le cycle de violences commence. »
Cette justice populaire, explique Maître Fernand-Dior Remesho, viole les lois en vigueur et porte atteinte aux droits humains : « La loi pénale n’autorise en aucun cas à aucun des justiciables ou des personnes qui veulent se faire justice de procéder de la sorte. Lorsque vous menez la justice populaire, c’est que vous voulez remplacer le système judiciaire qui est déjà là, établi par la loi. »
Pourtant, alerte-t-il, quand la population ou une certaine communauté n’a pas confiance en la justice, elle voudra se faire justice elle-même : « Quand quelqu’un est appréhendé, étant accusé d’un certain délit ou crime, la population pourrait se dire que si on l’amène devant la police judiciaire ou devant le parquet, ce présumé auteur de l’infraction ou de n’importe quel crime peur corrompre la police judiciaire, le ministère public, ou toute personne chargée de l’enquête, et en sortir indemne. »
Dans ce cas, souligne cet expert en Droit, la population voudra avoir une justice immédiate, et elle se fait elle-même justice : « Face à l’impunité dans le pays, cette population décide que le présumé auteur doit payer le prix fort de l’infraction commise. »
Appel à la justice et à la responsabilité
Me Remesho recommande aux institutions étatiques à renforcer l’état de droit et du système judiciaire afin de prévenir la justice populaire : « Cette communauté ou cette population qui se fait justice, quelque part, elle se dit qu’il y’a lenteur dans le traitement des dossiers. Du moment que certains dysfonctionnements seront corrigés, la confiance en la justice renaîtra. »
Cet expert invite aussi les religieux, les organisations de la société civile et les médias à prendre les devants pour éduquer la population, comme quoi il n’y a pas lieu en aucun cas de se faire justice, ou d’établir une justice populaire : « Nul n’est censé ignorer la loi, et personne ne peut violer la loi et venir après dire qu’il n’était pas du tout informé. La loi interdit formellement et en toute circonstance la justice populaire. »
Même son de cloche chez Adrien Ntaconzoba, chef de colline Mukoma, qui assure tenir des réunions pour sensibiliser la population contre les méfaits de la justice populaire : « Nous collaborons toujours avec la police et la justice, afin que les auteurs des infractions soient punis et les victimes soient dédommagées. Toutefois, nous mettons toujours en garde la population qui serait tentée de se faire justice, à ne pas réagir sous l’effet de la colère ou de la frustration, car la loi réprime un tel comportement. »
Conscients des conséquences de la justice populaire, certains habitants de Mukoma appellent la justice à durcir la peine pour certaines infractions afin de décourager, et mettre les auteurs hors d’état de nuire. Pour Marc* (30 ans), habitant cette colline, les voleurs et les maraudeurs devraient écoper d’une peine d’emprisonnement de longue durée, et payer des amendes importantes. Ainsi, pointe-t-il, si un ou deux individus sont condamnés, ces peines peuvent dissuader les autres à commettre ce délit, et la société en sortira soulagée.




