Initialement dédié aux déplacés internes en 1993, le site de Mubanga abrite actuellement plus de 5000 habitants de diverses ethnies vivant en harmonie entre eux. Selon de nombreux témoignages, cette réussite marque un tournant contre les stéréotypes divisionnistes, soulignant le rôle essentiel des femmes dans ce processus.
Reportage.
Il est presque 17 h lorsque bous débarquons sur le site de Mubanga en commune Ruhororo, province Ngozi. L’air est frais et des enfants jouent à la balle, tandis que d’autres jouent aux cailloux. Le mouvement de va-et-vient de passagers au petit marché d’en face se fait remarquer. Ils échangent des salutations chaleureuses, conversent, puis chacun poursuit son trajet.
Comme dans certains coins du pays, sur place, la crise de 1993 été nourrie des tensions interethniques. Une certaine catégorie de la population s’est déplacée pour habiter le site de Ruhororo tout près du chef-lieu de la commune et celui de Mubanga à quelques 15 kilomètres.
Cette séparation a eu comme conséquence l’exaspération des conflits interethniques. De part et d’autre, ils se sont appelés Abamenja (criminels meurtriers), et les relations jadis nourries d’esprit de confraternité, ont été coupées.
Lorsque le gouvernement et les associations ont initié des actions de réconciliation, les femmes ont joué un rôle essentiel dans le renforcement de la cohésion sociale entre les résidents et les déplacés. Elles ont défié préjugés et stéréotypes collés à leurs pairs pour devenir des partenaires de vie. D’où le début des liens patrimoniaux et des relations solides.
Les barrières ethniques transcendées
C’est le cas de Francine Mukeshimana, une femme d’ethnie tutsi, actuellement habitante de la colline Mihigo. 40 ans révolue, elle est une mère de 5 enfants et se présente comme étant originaire du site de Ruhororo.
Un sourire léger et un calme évident, elle raconte son mariage : « J’avais 26 ans quand un jeune homme de la colline est venu me courtiser et me proposer en mariage. » Je savais qu’il était Hutu, mais cela n’était pas ma préoccupation ni mon critère de choix. Nous nous sommes aimés et nous avons pris l’engagement de débuter notre projet de mariage.
Toutefois, poursuit la dame, quand j’ai annoncé mon projet à mes oncles paternels – les seuls qui devraient être à la place de mon père assassiné pendant la crise de 1993 – : « Certains m’ont critiqué, me rappelant l’assassinat de mon père par des gens de la communauté Hutu, me jurant qu’ils ne participeront jamais à ces noces.»
D’autres, poursuit-elle, trouvait tout simplement qu’elle se foutait des conditions dans lesquelles la communauté Tutsi vivait et les narguait en allant s’’unir à l’ennemi : « Toutes mes amies abondaient également également dans ce même sens. »
Malgré ce découragement, elle n’a pas cédé. « Ça fait 10 ans de mariage, nous sommes en bons termes, nous partageons tous et nous planifions ensemble l’avenir de nos enfants », se félicite-t-elle avec fierté, et de poursuivre : « Au début, certains de mes voisins avaient peur de moi, je les ai approchés pour les mettre à l’aise. Après quelques jours, c’était fini. » Pour cette femme partisane de la religion protestante, toutes ces barbaries commises en 1993 n’étaient que l’œuvre du diable ; sinon, les Burundais sont tous des frères et des sœurs.
De femme modèle à médiatrice
Quant à Mariam Irakoze, 27 ans d’ethnie Hutu, annoncer son mariage à un homme de l’ethnie différente de la sienne fut accueilli positivement : « Quand j’ai annoncé à mes parents que je suis fiancée à un garçon habitant le site, ils m’ont encouragée, me rappelant qu’ils ont été sauvés par leur voisin de l’ethnie Tutsi pendant la crise de 1993 ».
Cependant, Mariam fait savoir que certains de ses amis ont tenté de l’intimider, lui disant que le site est habité uniquement par des Tutsis et qu’elle aurait du mal à s’y intégrer.
Elle se réjouit que, 8 ans après son mariage, jamais elle n’a de problèmes avec son mari ou l’un de ses parents. Par ailleurs, ses amis ont appris progressivement qu’ils se donnaient une fausse image des habitants du site et, eux aussi, commencent à épouser les garçons du site.
En tant que point focal du DPDFS appelé auparavant CDFC, cette femme indique qu’elle ne cesse de prêcher l’unité, la solidarité et d’inviter les gens à ne plus céder à des divisions : « Il arrive des fois qu’il y a un accrochage entre des couples d’ethnies différentes et que l’un d’eux prétexte que c’est lié à son ethnie. Là, j’interviens comme médiatrice, pour les aider à trouver la vraie cause de cette mésentente et à arriver à un compromis. »
Rôle incontournable des associations…
D’après Daniel Cimpaye, chef de colline Mubanga, ce site compte actuellement plus de 5 mille habitants de diverses ethnies. Le contexte de leur migration est déjà digéré et presque oublié. Les habitants de la colline s’y rendent souvent pour saluer leurs petits-enfants, nièces, neveux, cousins et cousines, etc., et vice versa. Les femmes ont pris le devant pour créer des associations de microcrédits regroupant en même temps celles du site et de la colline.
Chaque mardi à 15 h, confie Francine Mukeshimana, responsable du groupement Twitezimbere, une vingtaine de femmes venant de la colline Mihigo et du site de Mubanga se réunissent au site pour alimenter leur caisse d’épargne : « Chacune épargne au moins 1000 BIF par semaine et bénéficie d’un crédit selon le montant de son capital. Quand l’une d’elles a une naissance ou un décès d’un proche, une somme de 15 000 BIF est décaissée pour son assistance ; et tout membre est obligé de lui apporter un panier de vivres le jour de la cérémonie. » Selon elle, ces associations contribuent significativement à la cohésion et à l’entraide mutuelle en toute unité.
L’écoute empathique et le counseling comme armes
Interrogé, Clément Baryakaziri, ancien administrateur de la commune Ruhororo, indique que les séquelles de la crise de 1993 ont persisté jusqu’en 2012 et tenté de réapparaître en 2015.
Membre de l’association Amis du Centre Ubuntu Ruhororo (ACU Ruhororo), il reconnait les efforts fournis par le Centre Ubuntu dans le renforcement de la cohésion sociale entre les résidents et les déplacés, à travers ses grands axes stratégiques dont l’écoute empathique, le counseling et la résolution pacifique des conflits.
Actuellement représentant du bureau de l’ombudsman à Ngozi, il annonce que le bureau de l’ombudsman compte poursuivre ces initiatives dans ce site en particulier à l’endroit des jeunes.
Les couples mixtes, catalyseurs de paix

Pour Nicolas Hajayandi, sociologue et professeur d’universités, ces femmes mariées à des époux d’ethnie différente ont surmonté un défi majeur, car la famille ou les amis peuvent s’y opposer : « Ce genre de mariage contribue à la cohésion sociale, car les familles qui s’unissent par ces liens matrimoniaux vont se rapprocher et comprendre qu’elles ont en commun ce qui est le plus précieux au Burundi, à savoir leurs enfants qui se sont mariés », explique le professeur : « Ces nouvelles familles qui se constituent forment des noyaux, des îlots même d’unité qui peuvent servir de modèle à d’autres familles. »
Cependant, pour que ce genre de mariage puisse contribuer réellement à la cohésion sociale, il faut qu’il soit bien préparé et non improvisé ou forcé. Pour ce sociologue, la femme est une importante actrice de la cohésion sociale car elle joue un rôle très important dans l’éducation des enfants, elle est conseillère dans les foyers, et si elle s’investit dans la diffusion des messages d’unité, de paix et de cohésion, sa voix peut porter très loin et avoir un impact positif sur le climat social en général.
Pour renforcer leur rôle dans la cohésion sociale, le sociologue appelle à la formation des femmes dans leur rôle de leader, mais également à leur encouragement et association dans les instances de prise de décision.
Article écrit par Emelyne Nibaruta




