Jimbere

Kirundi French
Actualité

Incendies de marchés : quand les rumeurs et les discours de haine attisent les tensions préélectorales

Alors que les causes de plusieurs incendies de marchés au Burundi restent à établir, les rumeurs et accusations se multiplient dans la population. A Kayanza, certains habitants redoutent que ces récits, amplifiés par les réseaux sociaux et les rivalités politiques, favorisent la peur, les divisions et les règlements de comptes à l’approche des élections.

Un marché qui part en fumée, puis une rumeur qui se propage. A Kayanza, Les incendies de marchés survenus dans le pays ne se traduisent pas seulement par des pertes matérielles et économiques. Ils alimentent aussi un flot d’interrogations, d’accusations et de récits parfois contradictoires. Sur les réseaux sociaux comme dans les conversations quotidiennes, chacun semble avoir sa propre explication, alors que les responsabilités ne sont pas toujours établies.

A Rwegeranya, sur la colline de Musave, dans la zone et commune de Kayanza, province de Butanyerera, des habitants interrogés le 1er septembre 2026 dans le cadre d’un programme de lutte contre les discours de haine soutenu par La Benevolencija, disent observer avec inquiétude cette montée de la méfiance. Certains accusent les autorités, d’autres leurs opposants politiques. Des motivations financières ou encore ethniques sont également évoquées, sans que ces affirmations soient nécessairement étayées par des faits.

Entre accusations politiques et peur de l’inconnu

Pour Trésor Nduwayo, habitant de Musave, les incendies ont profondément ébranlé le sentiment de sécurité. « Ces incendies sont souvent attribués à certaines autorités ou à certaines personnes. Cela provoque la peur au sein de la population. Les gens se demandent s’ils sont attaqués ou si une guerre est en train de se dérouler à travers l’incendie des marchés », témoigne-t-il.

Ancien travailleur à Bujumbura, où plusieurs marchés ont été incendiés, il constate que l’incertitude favorise la circulation d’informations non vérifiées. Selon lui, certains acteurs utilisent les réseaux sociaux pour alimenter la peur, discréditer leurs adversaires et accentuer les divisions à l’approche des élections.

Au-delà de la sécurité, Trésor Nduwayo s’inquiète des conséquences économiques de ces sinistres. L’incendie des marchés perturbe les activités commerciales et risque, selon lui, d’affecter davantage l’économie. Il appelle donc la population à ne pas se laisser emporter par les rumeurs et à rester concentrée sur ses activités.

A Mwendo, une colline voisine, Audace Nduwayo décrit, lui aussi, un climat marqué par les accusations réciproques. « Les opposants affirment que ce sont les autorités qui incendient les marchés. De leur côté, les personnes au pouvoir accusent les opposants d’en être responsables », explique-t-il.

Selon lui, les téléphones et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la propagation de ces récits. Dans un contexte électoral, les incendies peuvent facilement devenir un outil de confrontation politique, chaque camp cherchant à en tirer avantage pour affaiblir l’autre.

Audace Nduwayo redoute particulièrement que la précarité économique ne rende certains citoyens vulnérables à la manipulation. « Ceux qui jouent à la politique profitent de la souffrance et de la pauvreté des citoyens pour les pousser à faire du mal, soit pour se venger, soit en échange d’argent », affirme-t-il.

Face à ce risque, il appelle à renforcer la solidarité entre citoyens et à privilégier la collaboration avec l’administration et les services de sécurité.

Concilie Ntahomvukiye, habitante du quartier Raro 2 de la zone et commune de Kayanza (Butanyerera): « Lorsque les partis commencent à s’accuser mutuellement de méfaits, cela peut nous conduire à la guerre. »

Dans le quartier Raro 2, Concilie Ntahomvukiye rapporte, elle aussi, des messages présentant les incendies comme une stratégie visant à perturber les élections. « Certains disent que les marchés sont incendiés par des personnes qui veulent empêcher les élections de bien se dérouler », rapporte-t-elle.

Pour elle, ces propos prospèrent surtout dans un climat de peur et d’incertitude. Les accusations entre formations politiques pourraient, selon elle, franchir un seuil dangereux. « Lorsque les partis commencent à s’accuser mutuellement de méfaits, cela peut nous conduire à la guerre », avertit-elle.

Elle rappelle les conséquences qu’un tel scénario aurait sur la vie quotidienne : fermeture des marchés, perturbation des déplacements et ralentissement des activités économiques. Elle invite la population à rester concentrée sur ses occupations et demande aux dirigeants de rassurer les citoyens.

Quand la rumeur désigne déjà des coupables

Au-delà des accusations politiques, certaines rumeurs désignent directement des personnes ou des groupes comme responsables des incendies. A Rwegeranya, Esperance Nishemezwe s’inquiète de cette tendance.

« Certains disent qu’il faudrait arrêter les propriétaires des endroits où le feu a commencé. On finit par accuser le propriétaire, alors qu’il ne sait rien de l’origine de l’incendie », témoigne-t-elle.

Elle rapporte également la circulation d’une information selon laquelle une récompense de 500 millions de francs burundais serait promise à toute personne permettant d’identifier un incendiaire. Une affirmation dont elle redoute les conséquences, notamment la multiplication de fausses accusations entre personnes ayant déjà des différends.

La dimension ethnique de certaines rumeurs l’inquiète davantage encore. « Les accusations fondées sur l’ethnie peuvent nous replonger dans la guerre », affirme-t-elle. Elle appelle à identifier et à sanctionner les personnes qui propagent délibérément de tels messages.

Faida Mbonimpa, habitante de Musave, rapporte plusieurs versions qui circulent au sujet des incendies. Selon certaines rumeurs, des personnes achèteraient d’abord des emplacements commerciaux avant de les incendier. D’autres évoquent un financement venu de l’étranger.

Elle dénonce surtout les récits qui prennent une tournure ethnique. « Certains disent que les marchés des Tutsi sont incendiés et que les auteurs cherchent ensuite à faire porter la responsabilité aux Hutu. Certains de ces discours sont des rumeurs que les gens se transmettent. D’autres, je les lis sur les réseaux sociaux, notamment Facebook », explique-t-elle.

Pour elle, la répétition de ces messages risque de détériorer davantage les relations entre citoyens et d’installer une méfiance durable au sein des communautés.

Prévenir l’escalade avant qu’il ne soit trop tard

Silas Niyorugira, membre du conseil dirigeant de la colline Musave, zone et commune de Kayanza (Butanyerera): « Les divisions peuvent commencer par des paroles, puis se transformer en violences, pourquoi pas en guerre. »

A Musave, Silas Niyorugira, membre du conseil dirigeant de la colline, reconnaît le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion de messages susceptibles d’opposer les habitants. « Ceux qui propagent ces discours cherchent à dresser les gens les uns contre les autres », affirme-t-il.

Pour contenir les tensions, plusieurs réunions de sensibilisation ont été organisées avec les responsables administratifs et la population. « Cela permet aux gens de retrouver leur calme », explique-t-il.

Il appelle toutefois les citoyens à davantage de prudence face aux informations reçues sur les réseaux sociaux. Pour lui, aucune personne ne devrait être désignée comme responsable avant que les enquêtes n’aient établi les faits.

Une position également défendue par Richard Nkunzimana, sociologue. Selon lui, les pertes matérielles et la colère qui suivent un incendie constituent un terrain propice aux accusations et aux discours violents.

« Lorsqu’une personne perd ses biens, sa colère peut l’amener à tenir des propos violents ou à chercher un responsable », analyse-t-il.

La période électorale peut, selon le sociologue, amplifier ce phénomène. Les incendies peuvent alors être instrumentalisés par différents acteurs pour discréditer leurs adversaires. Lorsque les accusations ne visent plus seulement des individus, mais des groupes entiers, le risque de tensions devient encore plus important.

« Les divisions peuvent commencer par des paroles, puis se transformer en violences, pourquoi pas en guerre », prévient-il.

Richard Nkunzimana, sociologue : « Les divisions peuvent partir de simples paroles et dégénérer en violences, voire en guerre. Après un incident grave, il faut éviter les accusations hâtives, attendre les résultats des enquêtes et renforcer la prévention. Une communication claire des autorités est essentielle pour limiter les rumeurs. »

Une telle escalade pourrait fragiliser la confiance entre citoyens, perturber les activités économiques et compromettre les efforts de développement. Pour l’éviter, Richard Nkunzimana invite la population à attendre les conclusions des enquêtes avant de désigner des responsables.

« Lorsqu’une catastrophe ou un événement grave survient, les citoyens ne devraient pas se précipiter pour tenir des propos accusateurs. Ils devraient rester calmes et attendre les conclusions des enquêtes », conseille-t-il.

Le sociologue recommande également aux autorités de renforcer les mécanismes de prévention, d’accompagner les victimes et surtout de communiquer clairement après chaque incident afin de limiter l’espace laissé aux rumeurs.

A Kayanza, les témoignages recueillis révèlent ainsi une même inquiétude : au-delà des flammes, c’est la propagation incontrôlée des rumeurs qui risque d’embraser les relations entre citoyens. A l’approche des élections, conclut le sociologue, la vérification des informations, la retenue dans leur diffusion et la transparence des enquêtes apparaissent dès lors comme des garde-fous essentiels pour préserver la cohésion sociale.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To Top