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Gouvernance

Gouvernance locale : quand les décisions administratives se heurtent aux réalités du terrain

Malgré les décisions prises par les autorités pour renforcer la bonne gouvernance, améliorer l’hygiène publique et encadrer certaines activités économiques, leur application reste limitée dans plusieurs secteurs. Entre le manque d’infrastructures, les contraintes socioéconomiques et l’insuffisance des mécanismes de suivi, citoyens et acteurs de la société civile pointent un décalage entre les mesures annoncées et les réalités du terrain.

Au Burundi, les autorités administratives multiplient les mesures visant à améliorer la gouvernance, l’hygiène publique et les conditions de vie de la population. Pourtant, certaines de ces décisions peinent à se traduire en changements concrets sur le terrain. Le manque d’infrastructures adaptées, la faible prise en compte des réalités socioéconomiques et les insuffisances dans le suivi de leur mise en œuvre compromettent leur efficacité.

La mesure fixant les prix de la viande dans la commune de Ntahangwa n’est jamais appliquée.

En février 2026, trois ministres, respectivement chargés des Finances, du Budget et de l’Economie numérique ; de l’Intérieur, du Développement communautaire et de la Sécurité publique ; ainsi que de la Santé publique et de la Lutte contre le sida, ont signé une ordonnance fixant des sanctions en cas de non-respect des règles d’hygiène et d’assainissement. Celle-ci prévoit notamment des amendes contre le rejet de déchets et d’eaux usées dans la nature, ainsi que contre la consommation de tabac dans les lieux publics. Selon la gravité de l’infraction, les contrevenants s’exposent à des amendes allant de 5 000 à 500 000 francs burundais.

Cependant, la réalité observée sur le terrain contraste avec les mesures annoncées. Des bouteilles en plastique continuent de joncher les abords des routes. Sur l’axe reliant le marché de Ngagara à la zone Cibitoke, dans la commune de Ntahangwa, certains passagers continuent également d’uriner dans les caniveaux, notamment en soirée.

Dans un autre domaine, en juillet 2026, l’administrateur communal de Ntahangwa, Alexis Havyarimana, accompagné d’autres autorités administratives, de responsables de la police communale, de grands commerçants de viande et de commissaires de marchés, aurait convenu, lors d’une réunion tenue le 18 juillet, de fixer à 30 000 Fbu le prix du kilogramme de viande « umusoso ». Toutefois, cette décision ne semble pas être respectée. Sur le marché, le kilogramme se vend actuellement à 34 000 Fbu.

Par ailleurs, Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME), dénonce lui aussi la non-application de certaines dispositions légales. Il évoque notamment les articles 29 et 36 de la loi n° 1/12 du 18 avril 2006 portant mesures de prévention et de répression de la corruption et des infractions connexes, qui prévoient, selon lui, la déclaration de patrimoine par certains responsables publics avant leur entrée en fonction et à la cessation de leurs fonctions.

Des décisions parfois éloignées des réalités quotidiennes

Pourquoi certaines mesures administratives peinent-elles à être respectées ? Pour plusieurs citoyens, l’une des principales explications réside dans la prise en compte insuffisante de leurs conditions de vie lors de l’élaboration des décisions.

Un passager rencontré sur l’axe reliant le marché de Ngagara à la zone Cibitoke déplore que certaines mesures soient prises sans consultation préalable des personnes concernées ni évaluation de leurs besoins réels.

Il cite notamment l’interdiction d’uriner ou de faire ses besoins dans les endroits non autorisés. Selon lui, cette mesure sera difficile à respecter tant que des toilettes publiques ne seront pas aménagées le long des routes et dans les espaces publics. L’absence de telles infrastructures constitue, à ses yeux, un obstacle majeur à son application effective.

De son côté, B. U., habitante du quartier 3 de la zone Ngagara, estime que les restrictions imposées aux conducteurs de taxis-motos, notamment en matière de circulation, ne tiennent pas suffisamment compte des difficultés de déplacement auxquelles sont confrontés les habitants.

Elle explique que certains quartiers ne sont pas desservis par les bus et que les taxis classiques restent trop coûteux pour une partie de la population. « Dans ces circonstances, certains habitants recourent aux taxis-motos pour rejoindre leur destination, quitte à payer un supplément au conducteur », ajoute-t-elle.

La question du prix de la viande illustre également les difficultés d’application de certaines décisions administratives. Un commerçant de viande au marché de Ngagara explique que le prix de vente dépend notamment du coût d’achat de l’animal. Selon lui, la mesure fixant le prix du kilogramme à 30 000 Fbu est difficile à appliquer durablement, dans la mesure où le prix d’achat des animaux varie régulièrement.

Sollicitées pour réagir à ces préoccupations, les autorités communales et les membres du conseil communal de Ntahangwa n’ont pas souhaité s’exprimer.

Un problème de gouvernance et de suivi des décisions

Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME, évoque la crise du leadership, le manque de compétences de certains dirigeants ainsi que l’impunité parmi les facteurs expliquant le non-respect de certaines mesures administratives.

Pour Gabriel Rufyiri, le non-respect de certaines mesures administratives révèle des problèmes de gouvernance, notamment en ce qui concerne la capacité des dirigeants à faire appliquer les lois et les décisions prises.

« Les autorités locales prennent souvent des engagements et formulent des promesses au moment de leur élection, mais leur réalisation ne fait pas toujours l’objet d’un suivi rigoureux. Le problème ne réside donc pas nécessairement dans l’absence de lois ou de décisions, mais plutôt dans le manque de mécanismes de suivi et dans la faiblesse de leur application effective », explique-t-il.

Il évoque également une crise du leadership, le manque de compétences de certains dirigeants, l’impunité ainsi que l’existence de personnes qui semblent se considérer au-dessus des lois. Autant de facteurs qui contribueraient, selon lui, à la faible application des mesures administratives.

Pour sa part, Papien Ruhotora, expert en bonne gouvernance, relève que certains administrateurs communaux ont tendance à se considérer comme les seuls détenteurs du pouvoir décisionnel au niveau communal, au détriment du rôle du conseil communal.

Il rappelle que la gestion communale repose sur une répartition des responsabilités entre les différents organes. Selon lui, l’administrateur communal devrait soumettre des propositions, tandis que le conseil communal devrait assurer le suivi des activités et veiller à la mise en œuvre des décisions.

« Certains présidents des conseils communaux ne maîtrisent pas suffisamment leurs missions, leurs responsabilités ni les textes légaux et réglementaires régissant le fonctionnement des communes », déplore-t-il.

Une confiance fragilisée et un développement local freiné

L’insuffisance du suivi et la faible application des mesures administratives peuvent avoir des répercussions sur le fonctionnement des institutions, les relations entre les autorités et les citoyens, ainsi que sur le développement des communes.

Selon Gabriel Rufyiri, les dysfonctionnements du système national d’intégrité affectent plusieurs secteurs de la société. « Lorsqu’une société ne respecte pas les lois, elle sombre dans l’anarchie et c’est la loi du plus fort qui prévaut. La confiance entre les dirigeants et les citoyens se dégrade, tandis que l’impunité devient un fléau qui gangrène le pays », explique-t-il.

De son côté, Papien Ruhotora souligne que le manque de compétences de certains responsables peut empêcher les communes de concevoir et de mettre en œuvre des projets répondant aux besoins réels de la population. Une telle situation freine le développement local et limite les possibilités d’amélioration des conditions de vie des citoyens.

Renforcer les mécanismes de suivi et de redevabilité

Pour améliorer l’application des décisions administratives, Papien Ruhotora recommande de renforcer les mécanismes de planification, de suivi et d’évaluation au niveau communal. « Pour assurer une mise en œuvre effective des décisions et des mesures prises, les conseils communaux devraient élaborer des plans de suivi des activités communales qui précisent les objectifs à atteindre, les responsabilités de chaque acteur ainsi que les mécanismes d’évaluation permettant de vérifier les résultats obtenus », recommande-t-il.

Il estime également que les personnes chargées d’élaborer les lois organiques et financières devraient tenir compte des réalités socioéconomiques et des conditions de vie de la population afin que les décisions prises soient adaptées aux besoins des citoyens et puissent être effectivement appliquées.

Pour Gabriel Rufyiri, la mise en place d’un système national d’intégrité constitue également une nécessité. Un tel dispositif permettrait, selon lui, de responsabiliser chaque acteur et de veiller à ce que chacun réponde de ses actes.

Au-delà de l’adoption de nouvelles mesures, indique Ruhotora, l’enjeu reste donc de garantir leur application effective, en associant les citoyens à leur élaboration, en tenant compte de leurs conditions de vie et en renforçant les mécanismes de contrôle et de redevabilité.

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