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Burundi : les dommages climatiques annoncés sont-t-ils (in)évitables ?

La forte pluviométrie influencée par le phénomène El Niño risque de causer des glissements de terrain, des ravinements, des éboulements…

Alors que l’Agence américaine d’observation des océans et de l’atmosphère confirme l’arrivée d’un phénomène climatique mondial El Niño, le Burundi se prépare à encaisser des pluies supérieures de 500 mm à la moyenne normale entre octobre et décembre 2026. Entre inondations lacustres, glissements de terrain et pertes agricoles, le gouvernement et les experts tirent déjà la sonnette d’alarme. L’enjeu : passer de la réaction à la prévention.

L’Institut géographique du Burundi (Igebu) prévoit un dernier trimestre 2026 particulièrement arrosé, avec des cumuls pouvant atteindre 500 mm au-dessus de la normale. Selon les prévisions saisonnières, les premières pluies débuteront fin septembre dans l’Imbo, les Mirwa et le Mugamba, avant de s’étendre début octobre au Bututsi, Buyenzi, Kirimiro, Bugesera, Bweru et à des parties du Buyogoma, du Buragane, de l’Imbo, des Mirwa et du Mugamba. Entre la première et la troisième décade d’octobre, le Kumoso ainsi que certaines zones du Buyogoma et du Buragane seront à leur tour touchées.

Cette forte pluviométrie sera influencée par l’effet combiné de deux phénomènes climatiques majeurs : El Niño dans l’océan Pacifique et le dipôle de l’océan Indien. Ces deux moteurs du climat mondial réchauffent anormalement la surface des océans, ce qui accélère l’évaporation et charge les masses d’air en humidité.

Jean Marie Sabushimike: « Pour prévenir, il faut d’abord admettre le risque. Est-ce que cette conscience existe au Burundi ? Est-ce que le gouvernement l’accepte ? »

Pour Jean Marie Sabushimike, géomorphologue et expert en prévention et gestion des risques de catastrophes, il n’y a plus de doute : « El Niño n’est plus un phénomène du Pacifique. Aujourd’hui, c’est le moteur principal du climat mondial », martèle-t-il.

Le scientifique décortique le mécanisme : la température des eaux de surface du Pacifique et de l’océan Indien grimpe. L’évaporation s’accélère. Les masses d’air saturées remontent et déversent leur charge sur les terres : « Température élevée, évaporation, ascension, condensation : c’est le cycle de l’eau en version accélérée. Et nous, à plus de 8000 km du Pacifique et 1200 km de l’océan Indien, nous allons recevoir la facture », explique-t-il.

Pire encore, le phénomène El Niño arrive avec un allié, le dipôle de l’océan Indien : « Il ne faut pas les mélanger, mais ils peuvent se conjuguer. Et c’est exactement ce qui risque de nous arriver entre octobre, novembre et décembre, et même au-delà », prévient l’expert.

Plusieurs zones à haut risque

Si le phénomène est global, les impacts seront locaux. Et ils sont déjà connus. Roger Ndikumana, directeur général de la Protection civile et président de la Plateforme nationale de prévention des risques, s’appuie sur l’épisode précèdent du phénomène El Niño de 2023-2024. « L’expérience nous a montré que les zones de basse altitude sont les premières frappées », dit-il.

Ainsi, tout le littoral du lac Tanganyika, de Ntahangwa à Nyanza-Lac en passant par Mugere, Muhuta et Rumonge, les berges de la Rusizi et de la Maragarazi, les communes de Gatumba, Bubanza, Mpanda, Cibitoke, Cankuzo, Gisuru, Ruyigi et Musongati seront les plus affectées : « A Gatumba, nous avons vu ce que l’inondation peut faire. Des maisons emportées, des vies brisées », rappelle-t-il.

Mais le danger ne vient pas que de l’eau. Dans les Mirwa qui surplombent l’Imbo, le géomorphologue Jean-Marie Sabushimike annonce des glissements de terrain, affaissements, éboulements et surtout du ravinement. Les premières victimes ? Les infrastructures : « La RN3, la RN7, la RN1, la RN9 : elles sont particulièrement vulnérables. La RN5 risque le combo inondations + ravinement. Et la Rusizi va amplifier l’érosion de ses berges », détaille-t-il.

Hôpitaux, écoles, stations de pompage de la Regideso, poteaux électriques sont aussi menacées, selon ce géomorphologue : « Ce sont des infrastructures dites essentielles. Si elles tombent, tout le pays s’effondre »

Quid du secteur agricole ?

En outre, M. Sabushimike alerte que les fortes pluies risquent de détruire les cultures, les champs entiers, surtout sur les plateaux centraux, les inondations dans les bas-fonds larges des plateaux centraux : « Il faut carrément envisager un système d’alerte précoce comme prévention, c’est-à-dire pour réduire les impacts de ces risques de catastrophes climatiques. »

Clément Ndikumasabo: « Il y a des gens qui continuent toujours à s’installer au niveau du littoral, alors qu’il y a un risque imminent qui peut causer des problèmes. »


Pour Clément Ndikumasabo, directeur général responsable du programme environnement et gestion durable des terres au ministère en charge de l’agriculture et de l’élevage, l’heure n’est plus aux discours. Elle est aux gestes concrets, avant que la terre ne se gorge d’eau. Première urgence : creuser les fossés antiérosifs. Selon lui, ces ouvrages sont une triple assurance : « Ils cassent la force de l’eau de pluie. Cette eau s’infiltre et alimente la nappe phréatique. Et en retenant la terre, ils restaurent la fertilité du sol. Résultat : la production augmente ».

M. Ndikumasabo plaide la plantation des herbes fixatrices et des arbres agroforestiers dans les exploitations afin de protéger les terres contre l’érosion : « Un bassin versant protégé, c’est un marais qui n’est pas inondé en aval », insiste-t-il.

Bien plus, M. Ndikumasabo recommande les cultures qui résistent : « Les agriculteurs doivent privilégier les tubercules : manioc, patate douce, colocase. Le maïs avec des variétés tolérantes aux fortes pluies. Et les cultures maraîchères ».

Aux maïsiculteurs, M. Ndikumasabo suggèrele buttage de façon progressive et continue : « Les buttes freinent les vents violents et empêchent l’averse ».

Ce cadre invite aussi les agriculteurs à surveiller leurs champs : « Dès l’apparition d’une maladie ou d’un ravageur, appelez les techniciens agronomes ou les moniteurs agricoles. Une intervention rapide sauve une récolte ».

En ville, M. Ndikumasabo interpelle les propriétaires des maisons : «  Face au risque de dommages, il est nécessaire de récupérer l’eau des toitures dans des tanks, aménager des puits d’infiltration, et couper court aux ruissellements qui détruisent les bassins versants. « 

Ce directeur général responsable du programme environnement et gestion durable des terres invite les populations habitant surtout près du littoral du lac Tanganyika à prendre toutes les dispositions nécessaires : « Il y a des gens qui continuent toujours à s’installer au niveau du littoral, alors qu’il y a un risque imminent qui peut causer des problèmes. Alors, le message à lancer, c’est qu’il faut vraiment prendre les dispositions nécessaires afin d’éviter des risques qui peuvent survenir d’un moment à l’autre. Au niveau du gouvernement, on est en train de voir les stratégies à mettre en place avec la conjugaison des efforts des différentes parties prenantes pour limiter les dégâts qui peuvent survenir. »

Une crise à gérer en synergie

Roger Ndikumana: « Nous allons renforcer la coordination institutionnelle entre les ministères, l’administration locale, les ONG, la Croix-Rouge du Burundi et les partenaires au développement »

Selon Roger Ndikumana, directeur général de la Protection civile et président de la Plateforme nationale de prévention des risques, « le plan de réponse est déjà en élaboration avec tous les acteurs humanitaires. » Pour lui, « on sait qui assister, et comment ».

M. Ndikumana détaille les besoins déjà anticipés : abris pour les sans-toit, eau et kits WASH, sécurité alimentaire et moyens d’existence, santé, éducation, protection de l’enfance et des personnes âgées, lutte contre les violences basées sur le genre, et transferts monétaires : « Chaque catastrophe est évaluée. Sur base de cette évaluation, on active les canaux de distribution reconnus par le Système des Nations Unies », explique-t-il.

En effet, poursuit-t-il, la coordination est le maître-mot : « Nous allons renforcer la coordination institutionnelle entre les ministères, l’administration locale, les ONG, la Croix-Rouge du Burundi et les partenaires au développement ».

M. Ndikumana indique que les informations de l’Igebu serviront de référence pour finaliser le plan avant que la catastrophe n’arrive. Il rappelle toutefois que 2026 sera une année chargée : gestion des réfugiés congolais, sinistrés de Gatumba, glissements de terrain : « El Niño s’ajoute à tout cela. Le Burundi fait face déjà à de multiples défis », pointe-t-il.

Des lacunes à corriger

Pour l’expert en prévention et gestion des catastrophes Jean Marie Sabushimike, l’absence de connaissance des risques avec une cartographie opérationnelle et l’absence de planification territoriale constituent un obstacle majeur : « Il faut des cartes au 1/5000e. Zones rouges : on ne construit pas. Zones oranges : activités légères seulement. Zones bleues : on peut investir. C’est aussi simple que ça ».

L’autre lacune, insiste-t-il, c’est l’absence de culture du risque : « Les événements passés, on les oublie vite. On ne s’en sert pas pour la prévention. Et ça, c’est très dangereux. Aujourd’hui, certaines gens ont déjà oublié ce qui s’est passé à la colline Gabaniro, Kibenga, Gatumba… »

A la veille du pic des pluies de septembre, déplore M. Sabushimike, le pays avance sans boussole : « Normalement, on devrait déjà avoir une étude globale des impacts potentiels de ces fortes pluies et de ces vents violents ».

Pourtant, souligne-t-il, les secteurs à risque sont pourtant connus : agriculture, infrastructures, habitat, les ministères concernés sont identifiés :  « Reste la coordination, censée revenir à la Plateforme nationale. Mais sans diagnostic global, difficile d’arbitrer les priorités et d’orienter les moyens. Le constat est sec : on connaît le danger, pas son ampleur. », regrette l’expert.

Pour Jean Marie Sabushimike, la prévention commence par une prise de conscience collective : « Pour prévenir, il faut d’abord admettre le risque. Est-ce que cette conscience existe au Burundi ? Est-ce que le gouvernement l’accepte ? » s’interroge M. Sabushimike.  La réponse, selon lui, passe par une chaîne claire : du sommet de l’Etat jusqu’à la colline. Chaque commune, chaque zone doit cartographier ses propres menaces : inondations, glissements de terrain, vents violents…

Bien plus, recommande-t-il, les communautés doivent être sensibilisées, les responsabilités partagées entre ministères, services techniques et administration locale : « La prévention n’est pas l’affaire d’un individu. C’est une compréhension commune du risque », insiste-t-il.

Sans cette adhésion collective, pointe-t-il, « impossible de penser à la prévention, à la préparation, ni à la réponse. Et là, les problèmes ne feront que s’accumuler ».

A quelques semaines des premières pluies, une chose est sûre : en 2026, le Burundi n’a plus le droit d’être surpris. La météo a donné l’alerte. A l’action préventive de suivre dans l’urgence…

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