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Société

‎Société : le désespoir, terreau des frictions communautaires

Le désespoir provoque la détresse émotionnelle et alimente des messages de haine

La population fait face à des conditions de vie qui ne cessent de se dégrader, la plongeant dans un désespoir, avec un risque de menacer la cohésion sociale et créer un climat fertile à l’émergence de violences de masse…

‎Sur les hauteurs de la colline Rukana, en commune Cibitoke, de la province de Bujumbura, le chant des oiseaux ne couvre plus les cris de détresse. Ici, l’eau potable est devenue un luxe inaccessible. Les habitants parcourent parfois plusieurs kilomètres pour atteindre une source, souvent insalubre. Cette colline Rukana héberge 6.220 ménages. Elle est située en zone Rukana, laquelle est constituée de 28 sous-collines. Seules 4 sous-collines sont alimentées en eau potable.

‎Pour certains habitants de cette contrée, quand il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de vie. Jean Marie* (43 ans), habitant Rukana, déplore qu’avec la tombée de la pluie, leur source d’eau, en l’occurrence la rivière Rusizi devient trop insalubre : « Dans ce cas, on ne peut pas la boire ou faire la cuisson. On se demande parfois ce qu’on a fait pour mériter de vivre dans ces mauvaises conditions. »

‎Cette situation de carence d’eau potable occasionne sa cherté. Selon Gloriose* (46 ans), habitant Rukana, peu de gens peuvent s’offrir un bidon d’eau à 3.000 Fbu : « Je ne peux pas avoir de l’argent pour acheter de l’eau. Je ne suis qu’une simple agricultrice. J’ai de la peine pour moi et mes enfants. »

‎Bien plus, regrette Marc* (37 ans), habitant Rukana, la pénurie du carburant complique leur quotidien, surtout que le ticket de transport devient cher : « On ne plus désormais se déplacer comme on le souhaite. Le trajet qui coutait auparavant 1.000 Fbu, les conducteurs le facturent à 5.000 Fbu suite à la carence du carburant.  C’est trop pénible pour un citoyen lambda. »

Une précarité qui alimente un malaise

‎En outre, selon toujours Marc*, l’inflation qui touche surtout les prix des produits alimentaires en remet une couche sur les conditions de vie des ménages : « Quand on se rend au marché, on risque souvent de rentrer bredouille. Tous les prix des aliments ont connu une hausse exponentielle. On vit avec l’incertitude du lendemain car la cherté éteint tout espoir. »

‎Et quand ce désespoir perdure, ajoute Bienvenue* (52 ans), habitant Rukana, les gens se posent des questions sans réponses : « On se demande comment la vie devient chère alors que nous avons des autorités qui nous gouvernent. Si la population se lamente, et que la situation n’évolue pas, la climat social se détériore et parfois la criminalité naît dans ces conditions. »

‎Même son de cloche chez Léandre*, habitant lui aussi la colline Rukana, pour qui, lorsque des gens sont plongées dans le désespoir, elles deviennent facilement récupérables par divers courants : « Alors que les pays limitrophes connaissent des guerres et de l’insécurité, il y’a risque de voir des gens désespérées se rallier à la cause des rebelles, et former des mouvements armés qui peuvent déclencher des hostilités. »

‎Pour le psychologue Alexis Niyibigira, le langage de désespoir est souvent utilisé dans des situations de souffrance intense, où la personne se sent dépassée, impuissante, voire même quand elle fait face à des situations sans issue, surtout en cas de pauvreté extrême, voire même de précarité de la vie, mais aussi le manque de repères par rapport à l’avenir qui est visible : « Dans ces conditions, les gens peuvent même renforcer la détresse émotionnelle, ou peuvent s’isoler. Il y’a la perte de motivation pour l’avenir, voire même le risque de dépression sévère. Il y en a même qui peuvent avoir des idées suicidaires, ou bien même il y a des gens qui peuvent même passer à l’acte de suicide, sans oublier aussi les actes d’agression verbale ou de bagarre au niveau communautaire. »

‎Même sur le plan relationnel, poursuit ce psychologue, quand il y’a désespoir, des conflits familiaux peuvent naître, et le risque de rupture de liens sociaux est grand : « S’il y a un passé non traité, cette situation peut alimenter aussi les messages de haine, les stéréotypes, les préjugés. On entend des gens dire que si je ne parviens pas à satisfaire mes besoins, c’est parce qu’il y a quelqu’un d’autre qui m’empêche ça. Vous comprenez que cela peut alors engendrer un esprit de vengeance, un esprit de haine. C’est pour cela qu’au niveau familial, au niveau communautaire, on peut avoir des actes de violence, suite à cette situation. »

Appel à la résilience

‎Selon toujours M. Niyibigira, il faut que les gens sachent à se connaître, identifier des sentiments et des besoins sans jugement : « On doit avoir du courage de chercher l’aide et s’exprimer pour justement manifester ce sentiment de désespoir. Et les intervenants doivent être disponibles pour écouter ces gens avec empathie, pour les accompagner sans jugement. »

‎Ce psychologue invite les dirigeants à satisfaire les besoins sociaux de base pour que la population s’épanouisse : « Il y a des gens qui sont vraiment désespérés parce que les services sociaux de base ne sont pas satisfaits. Même au niveau familial, au niveau social, au niveau économique, au niveau politique, au niveau spirituel, les différents intervenants devraient faire des actions pour que les gens puissent trouver l’espoir du lendemain, l’espoir pour l’avenir. »

‎Alexis Niyibigira appelle aussi la population à faire un effort pour être résilient par rapport à la situation qui prévaut, et se dire que demain c’est possible : « Les gens doivent savoir que personne n’a été créé pour être dans la misère. Avec ça, chacun doit savoir que son bien-être dépend en partie de son effort, et se dire que demain c’est encore possible. En d’autres mots, ce n’est pas le désespoir qui doit résoudre nos problèmes, mais plutôt la prise de conscience, fournir un effort, demander de l’aide, etc pour que demain, un avenir puisse être meilleur. »

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