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Restitution des biens coloniaux: entre volonté politique et réappropriation communautaire

L’histoire coloniale est de retour, avec son ampleur, ses mémoires, ses enjeux et ses perspectives liés à la restitution aux pays de provenance du patrimoine culturel arraché lors de la colonisation. Dans cette réflexion que développe Eric Ndayisaba, Professeur Associé et enseignant-chercheur à l’Ecole Normale Supérieure de Bujumbura, cet historien aborde un sujet « qui relève d’une volonté politique nécessitant une véritable préparation pour plus d’appropriation »

Photo après la réunion au Ministère Allemand des Affaires Etrangères, mardi le 7 juillet 2025

Retour à un objet d’« histoire oubliée »

Depuis quelques années, l’histoire coloniale revient en force, aussi bien en Europe que dans ses anciennes colonies, après une longue période de préoccupations politiques liées à la gestion mémorielle des deux guerres mondiales, aux incertitudes de la guerre froide et aux violences socio-politiques qui ont largement marqué le XXè siècle.

En effet, en Europe quelques personnalités et institutions ont déjà exprimé leurs opinions sur le traitement de la mémoire coloniale à travers des commissions, des conférences et des déclarations officielles. Le cas de l’Allemagne est très significatif à travers l’intérêt porté à la recherche scientifique mais aussi, et surtout, à la reconnaissance des souffrances infligées aux Namibiens. Après une longue période de négociations, l’Allemagne a officiellement reconnu, en mai 2021, les actes de génocide commis par empoisonnement, déportations, travaux forcés et mises à mort contre les populations Herero pour avoir résisté à la loi coloniale allemande au début du XXè siècle.

La question en vogue aujourd’hui concerne la restitution des objets culturels ainsi que les restes humains liés aux conquêtes coloniales. Ce qui constitue un grand travail de préparation, aussi bien en Europe que dans les anciennes colonies.

Qu’en est-il du Burundi ?

Masques des Bakuba, à l’Ouest de la RDC, au Musée d’art et de culture mondiale à Hamburg.

Ce pays a connu la colonisation allemande d’abord et belge ensuite. Durant la période de la conquête allemande, l’on note notamment des expéditions contre Mwezi Gisabo et contre les chefs insoumis.
En plus de personnes tuées, la guerre faisait objet de rafle d’objets variés dont les armes (lances, flèches,…), les signes du pouvoir (tambours surtout) et le matériel servant au rituel.

On sait bien que l’autorité dynastique était fondamentalement liée aux symboles et à un imaginaire magico-religieux complexe, que les envahisseurs voulaient anéantir. Les objets culturels pillés, saisis ou octroyés, ainsi que les cranes des chefs et résistants tués furent transférés vers des musées allemands à des fins scientifiques, ou exotiques.
On dénombre plus de 400 objets dans le seul musée de Humboldt Forum à Berlin, et une dizaine de restes humains au Musée Ethnologique de Leipzig que l’Allemagne est prête à restituer au Burundi dans l’objectif de réparer les injustices coloniales pour la réconciliation des mémoires.

De même, sous la colonisation belge, d’importants objets constitués de masques, tambours, statues, manuscrits, … ont été saisis ou collectés, puis transférés au musée de Tervuren, devenu « Musée royal de l’Afrique centrale », avant de devenir l’AfricaMuseum depuis 2018.
On y évalue 180.000 objets d’origine burundaise. Comme beaucoup de pays, la Belgique a déjà montré la volonté de restitution de ces objets coloniaux aux pays de provenance.

Du coté burundais, la demande de restitution et de réparation des dommages causés par la colonisation a commencé dès la fin de la colonisation. Le processus s’est accéléré depuis 2018.
Sur l’initiative du Président du Sénat d’alors, Révérien Ndikuriyo, des rencontres et des travaux d’experts de divers domaines, histoire, science politique, anthropologie, économie ou droit, ont abouti à un rapport détaillé sur les dommages causés par la colonisation ainsi qu’à la démarche de réparation.
En 2020, le Président du Sénat a adressé une correspondance au Président du Bundesrat (Conseil Fédéral allemang) à Berlin pour lui proposer de « mener, conjointement, toutes les démarches nécessaires destinées à la réparation des torts et préjudices causées au Burundi et aux Barundi ».

Rapport de la Commission spéciale chargée d’examiner l’état indépendant du Congo (1885-1905) et le passé colonial de la Belgique au Congo (1908-1960), au Rwanda et au Burundi (1919-1962), ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver

C’est dans ce contexte que le Ministère Allemand des Affaires Etrangères, en collaboration avec le Goethe Institut et les différents musées ethnographiques, a invité des délégations venues de huit pays dont le Burundi, le Rwanda, la Tanzanie, le Ghana, le Cameroun, le Portugal, la Papouasie Nouvelle Guinée et le Guatemala à séjour du 06 au 11 juillet 2025 sur le thème de « Human Remains and Culturel Heritage from Colonial Contextes : Provencance Research and Restitution ».

Réappropriation et réconciliation

Les réunions, les travaux et les visites ont eu lieu dans deux grandes villes symboliques en ce qui concerne la colonisation: Berlin et Hamburg. La première, la capitale fédérale, compte d’importantes institutions nationales, des musées ethnologiques (Humboldt Forum par exemple) et des centres d’archives (Archives fédérales) d’une grande ampleur.

La deuxième, située au Nord du pays, est marquée par l’importance des activités maritimes et commerciales suite au fleuve Elbe et à la Mer du Nord, ainsi que par l’intensité et la diversité des collections d’art et de culture (Museum Rothenbaum). Des experts d’horizons différents ont pris le temps de débattre sur la pertinence et la démarche de cette mission. L’objectif étant de comprendre la démarche à adopter pour faire face aux défis liés à la restitution et à l’appropriation communautaire de l’initiative.

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S’il y a une volonté politique de repenser et de panser ce passé de violence, on peut aussi reconnaître qu’on dispose de très peu de connaissances. Beaucoup d’objets ont traversé plusieurs étapes dans leurs parcours. C’est le cas des masques et autres objets culturels des Bakuba de l’Ouest de la République Démocratique du Congo, qui se trouvent au Museum am Rothenbaum à Hamburg en Allemagne: volés au 19ème siècle par les Belges, ils ont passé quelque temps à Bruxelles, avant d’être pillés par les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi une particularité d’une grande partie du patrimoine colonial allemand, acquis par la violence des Nazis. On sait, d’ailleurs, combien leur leader était passionné par le patrimoine artistique et culturel !

L’identification de la provenance des objets coloniaux, et des institutions fiables pour les accueillir une fois restitués, aura été la question centrale lors des échanges à Berlin et à Hamburg durant toute la semaine. Les historiens, les anthropologues, les archéologues, les leaders communautaires, les journalistes, les cadres du Ministère Allemand des Affaires Etrangères, les archivistes, ainsi que les gestionnaires et collectionneurs des musées, de nationalités diverses, se sont largement exprimés.

Le Pr Eric Ndayisaba, historien, insiste sur « l’importance de l’enseignement de l’histoire coloniale dans les écoles, aussi bien en Europe que dans les anciennes colonies. Une démarche qui pourrait être enrichie au moyen des possibilités de collaboration entre les musées, les archives et les universités. »

Il s’agit de voir comment évoluer d’un passé de violence vers une histoire et une mémoire partagées. Selon Thomas Henzshel, cadre du Ministère Allemand des Affaires Etrangères, on n’a rien à perdre en ouvrant le débat sur la colonisation. Chaque partie gagnerait en termes de connaissances, d’informations, d’opportunités et de démarche: « Il s’agit surtout d’éduquer les nouvelles générations sur les valeurs universelles du vivre-ensemble », note-t-il.

Beaucoup d’intervenants sont revenus sur la problématique de la réappropriation communautaire des objets restitués. On se demande comment impliquer, plus que les Etats, les communautés d’origine. Car, ces objets culturels pillés et les restes des personnes tuées lors des conquêtes coloniales appartenaient avant tout aux communautés.
Il s’agit donc de réfléchir sur les possibilités d’un musée ethnographique communautaire, ainsi que le rôle que peuvent jouer la société civile et la communauté.

Comment donc impliquer et manager tout ce petit monde d’acteurs institutionnels, communautaires et individuels pour la réussite d’un tel projet collectif ? Pour le cas du Burundi, est-il possible de promouvoir un musée colonial dans la mesure où les anciennes infrastructures de l’époque (le célèbre Boma de Gitega par exemple) peuvent servir ? Comment faire pour promouvoir l’aspect communautaire à des fins de réparation et de réconciliation ? Faut-il une commission nationale inclusive, constituée par des officiels, des chercheurs, des gestionnaires de musées et des leaders communautaires avec un cahier de charges, des moyens adéquats et, bien sûr, un délai limité ? Ces questions méritent d’être posées et largement débattues, car l’initiative, pertinente, nécessite une appropriation aussi bien verticale qu’horizontale.

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