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Reconstruction du marché central : l’État mise sur un partenariat public-privé

Douze ans après l’incendie qui a ravagé le marché central de Bujumbura, sa reconstruction se fait toujours attendre. Malgré une succession d’annonces et d’initiatives restées sans suite concrète, le site demeure en friche. Un partenariat public-privé, actuellement en gestation, ravive toutefois l’espoir : marquera-t-il enfin le début d’une reconstruction effective ?

Le 11 novembre 2025, le Premier Ministre, Nestor Ntahontuye, accompagné des ministres en charge des Finances et des Infrastructures, a tenu une réunion avec les responsables de la société Ubaka Nation. Cette rencontre était consacrée à la création d’une société mixte dans le cadre d’un Partenariat public-privé (PPP), en vue de la reconstruction du marché central de Bujumbura.

Cette nouvelle tentative de reconstruction du marché central de Bujumbura intervient après plusieurs initiatives restées sans aboutissement. La plus récente impliquait déjà la société Ubaka Nation, avec laquelle le ministère en charge des Infrastructures avait signé une convention le 2 septembre 2024.

Un an plus tard, le bilan demeure mitigé : seules quelques actions préliminaires ont été réalisées, notamment la démolition des vestiges de l’incendie, la conduite des études de terrain et la conception des plans du futur marché.

Entre polémiques et interrogations…

De son côté, la société civile s’interroge sur la lenteur de la reconstruction dudit marché, mais aussi sur l’absence de mise en concurrence dans l’attribution du projet. Elle s’inquiète également du sort réservé aux investisseurs ayant engagé leurs capitaux.

Lors d’une conférence tenue le 9 décembre 2025, à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la corruption, Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome, a vivement critiqué l’implication des autorités dans les activités commerciales. Selon lui, cette ingérence figure parmi les causes sous-jacentes de l’échec répété des tentatives de reconstruction du marché central de Bujumbura.

M. Rufyiri dénonce un système qu’il juge gangrené par la corruption, dans lequel les marchés publics et les concessions minières seraient attribués sans transparence. S’interrogeant sur le choix de la société Ubaka Nation, il affirme : « Ubaka Nation ne dispose d’aucun capital. Comment pouvait-elle obtenir un marché alors qu’elle n’a pas de moyens et qu’elle doit utiliser l’argent des citoyens ? ».

Pour le président de l’Olucome, il s’agit d’un « vol manifeste », où des individus collectent des fonds auprès de la population pour les engager dans des projets d’envergure, sans réelle capacité financière. Il appelle enfin les autorités à se retirer des activités commerciales, estimant que leur implication alimente la corruption et marginalise les compétences techniques.

Il a rappelé qu’Ubaka Nation n’était pas la première entreprise à se voir confier ce projet. Avant elle, la société Cino Afrika avait été désignée, avant qu’il ne soit établi qu’elle avait été créée par une Burundaise représentant le pays en Chine, tout en étant présentée comme appartenant à une ressortissante chinoise.

Pour Gabriel Rufyiri, cette situation illustre le manque de transparence entourant le dossier. Il invite dès lors les investisseurs d’Ubaka Nation à se regrouper afin de constituer une véritable entreprise, dotée d’une capacité financière et technique réelle, capable de concourir équitablement à l’attribution du marché.

Face à ces critiques, Fabrice Manirakiza, du groupe Ubaka Nation, rassure les investisseurs ayant apporté des capitaux : ils ne doivent pas se laisser influencer par les rumeurs et sont encouragés à poursuivre leurs investissements, car les fonds sont sécurisés. Selon lui, le fonds a récemment été reconnu par la législation régissant la protection des investissements des citoyens. Il précise par ailleurs : « Aucun argent n’a été versé sur le compte de l’État, car personne n’y a jamais déposé de fonds. Les capitaux sont placés dans One Africa Investment Fund, un fonds privé appartenant au secteur privé. »

Quant à Diomède Ninteretse, expert en économie, il déplore que le marché central de Bujumbura n’ait pas été reconstruit depuis douze ans. Selon lui, cette longue attente a entraîné pour le pays une perte considérable de recettes fiscales issues des commerçants et des échanges commerciaux internes. Il considère que cette situation représente un gaspillage des ressources nationales, le marché ayant constitué le véritable cœur de l’économie burundaise.

« L’Etat doit investir dans sa reconstruction »

Lors d’une rencontre avec la presse animée le 1er décembre, le Président Evariste Ndayishimiye a souligné qu’Ubaka Nation Group ne disposait pas de ressources financières suffisantes pour mener à bien le projet, puisqu’elle comptait s’appuyer sur les fonds des citoyens. « Vous avez vu que la société a fait appel aux gens pour apporter de l’argent afin d’investir. Cela signifie qu’elle construit avec l’argent des autres, et si nous attendons, cinq ans pourraient passer », a-t-il expliqué.

Le Président a précisé que l’État envisageait de conclure un contrat similaire à ceux établis dans le secteur minier : « L’État apporte un capital et les investisseurs également. Dans les prochaines lois budgétaires, vous verrez que l’État y aura mis un capital. Nous avons besoin de construire. L’État va donc y investir, car Ubaka Nation ne montre pas de fonds ; si vous leur demandez une garantie, ils répondent que l’argent viendra des citoyens… Une fois que l’État est impliqué, il apporte ce capital et eux viennent en tant qu’experts pour travailler avec nous. »

Le chef de l’État a affirmé que le gouvernement doit injecter ses propres fonds pour que la reconstruction du marché central progresse correctement. Il a illustré son propos avec l’exemple des immeubles construits par Ubaka Nation : « Il a obtenu un terrain, puis on lui a donné de l’argent par les acheteurs de ces immeubles. Il bâtit avec l’argent des propriétaires ; mais pour un marché, qui va payer ? Voilà pourquoi lui aussi a attendu. Le terrain doit être construit, et si l’État y met son argent, alors les choses avanceront bien. »

Le Président a conclu que cette implication de l’État permettra de suivre la gestion des fonds publics à travers la convention et garantira une construction plus rapide et transparente.

Pour l’expert Diomède Ninteretse, l’État devrait aménager l’espace où se trouvait autrefois le marché central de Bujumbura et permettre aux commerçants d’y installer provisoirement des infrastructures sommaires : « Cela leur permettrait de poursuivre leurs activités en attendant que les moyens nécessaires soient réunis pour bâtir un marché moderne. »

Rappelons que le marché central de Bujumbura a été ravagé par un incendie le 27 janvier 2013. Les pertes de marchandises représentaient près de 20 % du PIB du pays. Au total, 5 000 commerçants, dont 3 500 liés aux activités connexes du marché et de ses environs, ont perdu à la fois leurs biens et leurs emplois.

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