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Ntega : des discours de haine qui ravivent les tensions et réveillent les blessures du passé

La diffusion de messages haineux dans l’espace public et sur les réseaux sociaux suscite de vives préoccupations dans le nord du Burundi. Dans la zone de Ntega, théâtre des massacres interethniques de 1988 avec la région voisine de Marangara, ces discours provocateurs ravivent des souvenirs douloureux et alimentent des tensions latentes.

Dans les conversations quotidiennes, certains habitants de la colline Ntega, en commune Kirundo (province de Butanyerera), disent percevoir une montée des discours agressifs, souvent amplifiés par les réseaux sociaux ou par des débats politiques enflammés. Pour Manassé, habitant de la localité, ces messages rappellent des souvenirs difficiles :« Quand quelqu’un commence à utiliser des mots qui attaquent une ethnie ou une communauté, cela nous inquiète beaucoup ici. Nous savons où ce genre de discours peut mener. »

Située dans une région encore marquée par les violences de 1988, la colline Ntega porte les traces d’un passé douloureux, poursuit-il : « Les gens n’ont pas oublié ces événements. Quand les discours deviennent provocateurs, ils réveillent les vieux démons du passé. »

Même constat chez Rosalie*, habitante de Ntega, qui souligne le caractère contagieux de ces propos. Selon elle, les messages haineux se propagent rapidement : « Une parole agressive en appelle une autre, créant un climat de tension. Quand quelqu’un lance un message de haine, d’autres répondent avec encore plus de colère. Petit à petit, les discussions deviennent violentes et les gens se divisent. »

Des mots qui ravivent de vieilles blessures

Dans cette région du nord du Burundi, la mémoire des violences de 1988 reste profondément ancrée. Marc*, habitant de Ntega, insiste sur l’importance du contexte historique :« Les massacres qui ont frappé Ntega et Marangara ont laissé des blessures profondes. Beaucoup de familles ont perdu des proches. Quand quelqu’un utilise des paroles qui rappellent ces divisions ethniques, cela fait très mal. »

Selon lui, ces discours peuvent facilement raviver les tensions : « Les gens peuvent commencer à se méfier les uns des autres, même si aujourd’hui la plupart vivent ensemble en paix. »

Thierry*, également habitant de la colline Ntega, estime que ces discours exploitent souvent cette mémoire douloureuse : « Certains utilisent l’histoire pour manipuler les émotions et provoquer la colère. »

Pour lui, face à ces dérives, le silence n’est pas une option : « Il faut expliquer pourquoi ces paroles sont dangereuses et rappeler ce que ces divisions ont causé dans le passé. » De son côté, Denise*, habitante de Ntega, souligne que la lutte contre ces messages passe aussi par une prise de conscience de leurs conséquences : « Quand les gens comprennent que ces discours peuvent conduire à des violences, ils deviennent plus prudents avant de les relayer. »

Elle insiste également sur la nécessité de préserver la mémoire sans nourrir la haine : « Nous devons nous souvenir de l’histoire pour éviter qu’elle ne se répète, mais avec sagesse, sans accuser toute une communauté ni raviver les divisions. »

Pour elle, la sensibilisation doit être continue, notamment auprès des jeunes générations : « Les jeunes n’ont pas vécu ces événements. Il est important de leur expliquer ce qui s’est passé et pourquoi les discours de haine sont dangereux. »

Selon Hélène Mpawenimana, enseignante-chercheuse en communication à l’Université du Burundi, les propos haineux provoquent souvent des réactions émotionnelles fortes, comme la peur, la colère ou le sentiment d’injustice : « Dans un pays comme le Burundi, où l’histoire récente a été marquée par des tensions entre communautés, ces émotions peuvent pousser certaines personnes à adopter des discours hostiles, voire discriminatoires. Ainsi, la spirale de l’hostilité se perpétue et se renforce au fil des échanges. »

Elle souligne également que l’exposition répétée à ce type de contenus peut contribuer à leur banalisation : « À force d’être diffusés et partagés, ces messages finissent par paraître ordinaires ou tolérables pour certains. Cette dynamique entretient un climat de méfiance et de crispation sociale, rendant plus difficile le dialogue et la consolidation de la confiance entre les différentes composantes de la société. »

*Nom d’emprunt

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