
Au cœur de Bujumbura, par un rare jeudi après-midi pluvieux, nous nous sommes retrouvés face à un investisseur venu d’Afrique de l’Est, curieux des opportunités que recèle le Burundi. Il avait minutieusement lu la Vision Burundi Pays Émergent en 2040 et Pays Développé en 2060.
Comme beaucoup, il était impressionné par notre ambition : « A l’horizon 2040, le Burundi sera un pays paisible, où chacun vit dans des conditions décentes, où personne ne meurt d’une cause évitable, avec une économie compétitive tirée par les secteurs agro-alimentaire et industriel à haute valeur ajoutée et par une exploitation minière au bénéfice de la société ; le tout, dans un environnement naturel préservé et avec la prise en compte du genre et de l’équité ».
Puis il s’est appuyé contre son fauteuil, nous a regardé et a demandé, le ton grave : « Soyez honnête. Est-ce que cette fois, ça va vraiment se réaliser ? »
Nous nous sommes arrêtés. Ce n’était pas une question sur nos ressources, ni sur la volonté politique. C’était une question d’exécution. Le Burundi allait-il, enfin, concrétiser les résultats promis dans ses plans si soigneusement élaborés ?
Et il avait ses raisons. Des Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP) à la vision actuelle pour 2040 et 2060, en passant par la « Vision Burundi 2025 », notre pays a démontré une remarquable capacité à planifier. Nos documents sont solides, clairs, souvent inspirants.
Mais lorsqu’il s’agit de transformer ces plans en actions concrètes, visibles et durables, les choses se compliquent. Ce constat a d’ailleurs été évoqué, sans détour, par des acteurs du secteur privé et de la société civile lors des forums nationaux sur le développement.
C’est ce que nous appelons la maladie de l’exécution — ce moment où l’ambition rencontre l’inertie, et où les plans deviennent des trophées de papier au lieu d’être de véritables outils de transformation. Et cette maladie coûte cher. Aujourd’hui, plus que jamais, le Burundi n’a pas le luxe de l’inaction. La Vision 2040-2060 n’est pas simplement un autre document stratégique. C’est un contrat générationnel, une promesse de prospérité partagée, d’environnement protégé, d’État moderne et de justice sociale.
Mais pour tenir cette promesse, il faut des délais, pas seulement des rêves. Des institutions, pas seulement des intentions. De la reddition de comptes, pas seulement des allocations budgétaires. C’est pourquoi les marchés financiers — fondés sur la performance, la transparence et la discipline — scrutent avec prudence nos engagements.
Alors que le Burundi développe son marché des capitaux et s’ouvre de plus en plus à des partenariats financiers innovants — comme les obligations vertes, les partenariats public-privé, ou les fonds souverains africains —, le coût d’une mauvaise exécution pourrait être catastrophique. Les marchés de capitaux, contrairement à l’aide traditionnelle, attendent des résultats. Les retards, les blocages administratifs, les projets abandonnés minent la confiance et font grimper les primes de risque. Et cette perte de crédibilité peut nous exclure du financement abordable pour des années.
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Un exemple concret : deux futurs possibles
Imaginons que le Burundi émette une obligation pour financer des agropoles régionaux. Les investisseurs répondent présents, convaincus par la vision, les rendements promis et l’impact attendu. Deux ans plus tard, seuls 25 % des projets sont achevés. Les raisons invoquées: lenteurs dans les marchés publics, mauvaise coordination entre ministères, faiblesses techniques. Résultat : les agences de notation dégradent leur perspective, les investisseurs s’éloignent. Lors du prochain appel de fonds, même pour un projet solide, les conditions sont plus dures, plus coûteuses.
À l’inverse, imaginons que cette même obligation soit gérée avec rigueur. Projets livrés à temps, gouvernance claire, suivi digital accessible au public, rapports d’impact social réguliers. Le Burundi commence à bâtir une réputation d’exécutant fiable. Un pays qui honore ses promesses, pas seulement qui les écrit.
Guérir le mal de l’exécution : cinq traitements prioritaires
- Renforcer les agences d’exécution : Il est impératif de doter les ministères et agences de mise en œuvre de l’autonomie, des compétences et des outils digitaux nécessaires pour gérer et suivre les projets en temps réel.
- Instaurer une culture de la performance : La fonction publique burundaise doit impérativement passer d’une culture de conformité à une culture de résultats. Des objectifs clairs, mesurables, avec un système de récompenses et de sanctions équitable sont essentiels.
- Maintenir un dialogue permanent avec les investisseurs : Les bailleurs privés ne veulent pas seulement des plans bien écrits. Ils veulent des informations, des engagements ESG (environnement, social, gouvernance), des mécanismes de suivi et de recours. Ils doivent être traités en partenaires de développement.
- Constituer un pipeline rigoureux de projets bancables : Tous les projets ne sont pas adaptés aux marchés financiers. Il faut un guichet unique, transparent, avec une sélection rigoureuse des projets techniquement, financièrement et juridiquement prêts à être financés.
- Mettre en place des plateformes digitales d’exécution : Un tableau de bord digitalisé national, consultable par tous, peut transformer la redevabilité. En 2025, le Burundi ne peut plus se permettre de suivre ses projets comme en 1995.
Le coût caché : des générations perdues
Le prix de l’inaction ne se mesure pas seulement en taux d’intérêt. Il se voit dans les regards des enfants d’une colline qui attendent une école jamais construite. Dans les mains vides du jeune agriculteur qui espère un centre de transformation promis mais jamais opérationnel. Dans les longues marches de la mère enceinte qui cherche un centre de santé… toujours sur le plan.
Le Burundi, pays des marchés de capitaux
Si le Burundi veut devenir un pays crédible pour les marchés financiers, capable de transformer l’épargne à long terme en investissements productifs, alors il doit devenir le pays de l’exécution disciplinée. Là où chaque projet financé raconte l’histoire d’un rêve devenu réalité.
La Vision 2040–2060 est juste, audacieuse, nécessaire. Mais son destin ne dépend pas de la beauté de son texte. Il dépend de notre capacité collective à agir maintenant, avec rigueur et transparence.
Le temps des plans est derrière nous. Maintenant, nous exécutons.




